Les mystères de Hiraizumi

L’ancien centre culturel et intellectuel du nord-est du Japon constitue une belle étape pour éviter les sentiers battus.

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A Chûson-ji, au milieu des arbres, un toit apparaît. ©Gabriel Bernard

La préfecture d’Iwate a été fortement touchée par le séisme et le tsunami du 11 mars dernier. De nombreuses séquelles sont encore visibles le long de sa côte Pacifique, mais à l’intérieur des terres, de nombreuses zones ont été épargnées par la nature déchaînée. C’est notamment le cas de Hiraizumi qui, le 28 juin, a été inscrit au Patrimoine de l’humanité par l’Unesco après plusieurs années d’attente. La nouvelle a suscité une immense vague d’enthousiasme à un moment où la population locale avait besoin d’un petit coup de pouce au moral. Il faut dire que Hiraizumi a souffert indirectement de la tragédie puisque de nombreux touristes ont choisi d’éviter cette partie du pays en raison des répliques et de la situation à la centrale de Fukushima pourtant très éloignée. A Hiraizumi, on a donc accueilli avec soulagement l’inscription du site dont la vocation originelle était d’incarner le “paradis sur terre” entièrement dédié aux principes du bouddhisme. Voulu par le clan Fujiwara qui avait quitté Kyôto, en particulier le premier d’entre eux Kiyohira qui avait fait fortune grâce à l’or, ce lieu a pris une importance considérable à partir du XIIème siècle avec la construction de très nombreux temples et jardins dont la plupart ont été détruits lors de raids menés par l’armée du shôgun Yorimoto. Cependant, ceux qui ont échappé à ce triste sort permettent d’imaginer aisément la richesse de la ville et méritent que le voyageur prenne le temps d’y faire une halte. Très facile d’accès notamment par le train, Hiraizumi est une destination qui mérite une visite d’au moins une journée sinon deux jours pour en percer tous les mystères et en découvrir les charmes. Désireux de créer un centre intellectuel et culturel aussi prestigieux que Kyôto, les Fujiwara ont redoublé d’efforts pour y parvenir. Les principaux vestiges de cette splendeur passée se situent au nord et au sud de la ville. Pour le voyageur qui ne veut pas s’attarder, il est recommandé de se rendre à Chûson-ji accessible avec le bus RunRun (4 mn) ou à pied (compter 20 mn). La promenade est agréable notamment en automne ou au printemps au moment où la nature expose ses plus belles couleurs. Chûson-ji, qui regroupe un ensemble de temples, est implanté au milieu de la forêt. On y pénètre par Tsukimizaka, un chemin bordé notamment de cyprès du Japon plantés il y a près de 400 ans. Selon la saison, on voit de très nombreux Japonais s’y attarder pour apprécier la beauté de ces arbres dont les feuilles prennent des couleurs extraordinaires en octobre et novembre ou celle de la neige qui envahit le lieu en hiver. Ce chemin constitue une mise en bouche des plus agréables, il rappelle combien la nature occupe une place centrale dans la culture nippone. A Chûson-ji, c’est d’autant plus marquant qu’il s’agissait d’illustrer le paradis sur terre. C’est en 850 que le moine Ennin a commencé à édifier les temples de Chûson-ji, mais c’est sous l’impulsion de Fujiwara Kiyohira que l’ensemble devint un important centre religieux puisqu’il y fit bâtir près de 40 temples. Parmi eux ne subsiste aujourd’hui que le magnifique Konjiki-dô (Chapelle d’or) achevé en 1124. Il est recouvert de feuilles d’or et serti de nacre venue d’Okinawa. Le sanctuaire intérieur comporte 33 statues, dont la principale et la plus importante est une représentation du Bouddha Amida Nyorai, assis. Quatre membres du clan Fujiwara reposent dessous. Cet extraordinaire édifice, consacré trésor national par les autorités, a inspiré le poète Bashô, le père du haikai ou poème enchaîné, qui l’avait poussé jusqu’à Chûson-ji lors de son périple dans le nord de l’archipel en 1689. Il a rapporté dans son journal de voyage Oku no hosomichi (La Sente étroite du bout du monde) son émerveillement devant le Konjiki-dô ou Hikari-dô (Chapelle de lumière) en lui consacrant un poème :

Samidare no
Furi nokoshite ya
Hikari-dô

De la cinquième lune
Les pluies épargneraient-elles
La Chapelle d’or

Carte-Hiraizumi_OKPour rappeler sa présence sur les lieux, une statue du poète a été érigée à proximité. La Chapelle d’or et son extraordinaire Bouddha Amida Nyorai bénéficient ainsi de la caution du plus illustre des écrivains japonais. Les amateurs de haiku s’arrêtent souvent devant la représentation de Bashô pour lui rendre hommage avant de reprendre leur découverte du site et déambuler dans les allées. Ils se retrouvent ensuite devant le Kyûôi-dô, l’ancien bâtiment en bois qui protégeait du vent et de la neige le Konjiki-dô. Malgré sa sobriété, l’édifice qui date du XIVème siècle vaut le coup d’œil, ne serait-ce que pour observer l’ingéniosité de ses architectes ou simplement se recueillir en se disant qu’il y a plus de trois siècles un grand poète se trouvait ici même. A une centaine de mètres de là, on trouve une scène de théâtre nô reconstruite en 1853. C’est la seule en son genre dans tout le nord-est de l’archipel. On y présente de temps en temps des spectacles, mais elle sert principalement lors de la fête des Fujiwara (Fujiwara Matsuri) qui a lieu chaque année en mai et en novembre. Conséquence du séisme du 11 mars, celle de mai 2011 a été annulée, mais elle reprendra l’année prochaine. C’est une des grandes attractions de Hiraizumi puisqu’elle se déroule début mai, c’est-à-dire au moment de la golden week quand la plupart des Japonais prennent plusieurs jours de congés consécutifs.  On peut terminer la visite de Chûson-ji par Hondô, le pavillon principal qui se trouve au centre de ce vaste ensemble. L’édifice reconstruit en 1909 est le plus imposant de tout le site, mais on lui préférera la maison de thé Shôjuan où l’on peut savourer un délicieux thé vert et des pâtisseries japonaises tout en contemplant les jardins.
Il est alors temps de quitter ce bel endroit pour faire d’autres découvertes ou reprendre le train. Le bus repasse par la gare ou peut vous mener à Môtsû-ji qui se trouve au sud de la ville. Fondé en 850 par Jikaku Daishi, ce complexe monastique a longtemps été considéré comme l’un des plus beaux de l’archipel grâce aux investissements consentis par les Fujiwara avant sa destruction par le feu en 1226. Son immense jardin qui représente le paradis sur terre du Bouddha de la Terre pure est magnifique. Il entoure l’étang du Grand printemps (Ôizumigaike), seul vestige de l’époque Heian et l’un des très rares du pays. En parcourant le jardin, on peut voir les traces des anciens bâtiments disparus, mais on peut surtout profiter encore une fois de la nature. En juin, l’éclosion des iris qui donne lieu à la fête des iris (Ayame matsuri) est un spectacle à ne pas manquer. Il est probable qu’un Claude Monet amateur de cette fleur aurait adoré peindre cette symphonie de bleus. L’endroit est propice à la méditation et à la poésie, c’est sans doute pour cette raison qu’on y a installé une énorme pierre sur laquelle a été gravée le fameux haiku de Matsuo Bashô :

Natsukusa ya
Tsuwamono domo ga
Yume no ato

Herbes folles de l’été —
où frémit encore
le rêve des guerriers

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Statue de Matsuo Bashô à proximité de Konjiki-dô. ©Gabriel Bernard

Le poète s’était rendu sur la colline Takadachi où Minamoto no Yoshitsune, l’un des grands héros japonais, connut une fin tragique. Ce guerrier qui combattit aux côtés de Minamoto no Yoritomo, puissant seigneur qui créa le shogunat, devint bientôt son pire ennemi. Malgré la présence de son serviteur Benkei, il aurait fini par se donner la mort faute de pouvoir trouver une issue dans le combat qu’il menait. Un mémorial (Takadachi Gikei-dô) lui est consacré au sommet d’où l’on a une belle vue sur Hiraizumi et ses environs. A la suite du décès de Yoshitsune, Yoritomo décida de raser Hiraizumi et de détruire ce que les Fujiwara avaient mis en place. Mais pour beaucoup, Yoshitsune n’est pas mort à Hiraizumi. Il aurait fui avec Benkei en Mongolie où il serait devenu Gengis Khan, laissant mourir à leur place deux sosies pour tromper son rival. Une légende qui est soigneusement entretenue par la population locale. C’est ce qui fait aussi le charme de cette cité si fière aujourd’hui de son glorieux passé. Il suffit de se prendre au jeu et de s’imaginer remonter le temps. Dans cette partie du Japon où la nature est très présente, il est facile d’oublier que l’on vit au XXIème siècle. Que ce soit à Chûson-ji, à Môtsû-ji ou au Takadachi Gikei-dô, par une journée un peu brumeuse, en fermant les yeux et vous concentrant, vous entendrez peut-être remonter les voix des guerriers, des moines bouddhistes ou du poète Bashô qui vous remercieront d’être venu passer un moment en leur compagnie. Hiraizumi comme toute cette partie de l’archipel a bien besoin de la présence de touristes qui n’ont pas peur de faire un petit voyage dans le temps et d’en revenir combler pour peu qu’ils acceptent de préserver une petite part de mystère.
Gabriel Bernard

Pratique pour s’y rendre :
Au départ de Tôkyô, empruntez le Tôhoku Shinkansen (Hayate ou Yamabiko) jusqu’à Ichinoseki. Il y a deux trains par heure. Prendre ensuite la ligne principale JR Tôhoku jusqu’à Hiraizumi (8 mn). De là, on peut marcher ou emprunter le bus RunRun (300 yens, billet valable une journée). Pour en savoir plus, consultez le site de l’office du tourisme :  www.hiraizumi.or.jp/en