“Il est crucial d’augmenter le nombre de titres disponibles”

Spécialiste du sujet, Ushiguchi Junji évalue les changements induits par le livre électronique et ses chances de s’imposer.

Tokyo, February 15 2012 - Portrait of Ushiguchi Junji, general manager of eCommerce division of Kinokuniya book stores, in front of the ebooks corner of the main Tokyo store in Shinjuku.
Ushiguchi Junji est responsable du livre électronique chez le libraire Kinokuniya, l’un des plus importants du pays. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Le secteur de l’édition connaît une crise importante depuis plusieurs années. Est-ce que le livre électronique est une chance pour lui de sortir de l’ornière ?
Ushiguchi Junji :  Je crois que c’est une chance. Toutefois, il ne faut pas considérer le livre électronique comme le Messie. Il s’agit plutôt d’une chance de remettre à plat le système de distribution usé sur lequel se fonde le secteur de l’édition, tout en accompagnant la diffusion du livre électronique lui-même. Depuis des décennies, la distribution des livres et des magazines est entre les mains de deux entités (Tôhan et Nippan). Il ne fait aucun doute que ce système n’est plus adapté à la situation actuelle. Tout en le reconnaissant, les deux entreprises n’ont rien entrepris pour en sortir et le marché a continué à se contracter. Au Japon, la distribution des livres et des magazines empruntent la même voie. Les sorties littéraires comme les nouvelles livraisons de revues sont ainsi distribuées dans les librairies de la même façon. Puisque le tirage des livres est inférieur au nombre de librairies, il est donc indispensable de contrôler en amont la distribution. Une opération réalisée par Tôhan et Nippan. Ensuite, les invendus sont retournés au bout d’une période donnée. Lorsque les ouvrages se  vendent  bien, le système fonctionne correctement. Cela se complique sérieusement quand le taux d’invendus est élevé, car cela plombe l’ensemble de la filière. Pour les maisons d’édition, la publication de nouveaux titres est synonyme de recettes quand ils se vendent. En revanche, les invendus riment avec remboursement, ce qui les étrangle. Si elles ne sortent pas de nouveautés, elles perdent des sources de revenus. Voilà pourquoi, malgré la crise du secteur, le nombre de nouveautés n’a pas cessé d’augmenter. Mais je pense que la qualité s’en ressent. A force de sortir des livres de mauvaise qualité, on finit par perdre des lecteurs. Dans ces conditions, si le livre électronique parvient à s’imposer dans ce paysage, il sera en mesure d’apporter le changement. Son mode de distribution vierge de tout fonctionnement à l’ancienne va permettre l’émergence de nouvelles règles. C’est en ce sens que je parle de “chance”.

Quels sont les changements que le livre électronique apportera ?
U. J. :  Je ne pense pas que cela aura un impact immédiat sur le fait même de “publier”. C’est plutôt la façon de percevoir l’objet de lecture qui va évoluer, en se disant que l’on peut lire à la fois sur un support papier et un terminal électronique. Une fois que cette étape sera passée, il est possible que cela donne naissance à des contenus spécifiques et à un mode de production particulier réservés au livre électronique. On peut imaginer des publications dont la présentation sera différente de ce qu’elle est aujourd’hui, mais surtout des contenus qui répondront aux attentes précises des lecteurs sans oublier la possibilité d’interagir avec d’autres contenus. Ces évolutions déjà en place dans l’édition scientifique pourront s’étendre si l’on parvient à définir des normes communes. Je pense aussi qu’il sera plus facile d’intégrer de l’image et du son.
Par ailleurs, il est évident que ces changements vont aussi favoriser l’émergence de nouveaux éditeurs en marge du système de distribution actuel. Toutefois, à l’exception de certains secteurs particuliers comme l’édition scientifique, il est peu probable que cela devienne le courant dominant. Le temps est venu de se demander ce que recouvre désormais le terme “édition” au moment où les modèles économiques se diversifient et la frontière se réduit entre publication électronique et diffusion d’information sur le Net.

Amazon s’apprête à lancer son Kindle sur le marché japonais. 2012 pourrait bien être l’année du livre électronique au Japon. Qu’en pensez-vous ?
U. J. :  Puisqu’on peut raisonnablement envisager une augmentation du nombre de titres en version électronique, je pense que 2012 sera vraiment l’année où le livre électronique va se démocratiser. C’est sans doute au regard de cette situation qu’Amazon a décidé de lancer son Kindle sur le marché japonais. Au départ, il existait un marché du livre électronique réservé au téléphone portable. Mais face à l’usage de plus en plus marqué des smartphones, à l’avènement des tablettes numériques et des terminaux spécialisés, je crois que le livre électronique va continuer à se développer.

Quelles sont les conditions requises pour que le livre électronique se démocratise vraiment ?
U. J. :  Il est crucial que le nombre de titres disponibles augmente. Cela ne concerne pas un genre en particulier, mais tous les domaines sans distinction. Ensuite, il faut créer des librairies en ligne susceptibles de fournir un service plus pratique que ce qui est proposé pour les livres papiers et d’avoir une longue durée de vie afin de créer une relation de confiance avec les lecteurs. Toutefois, cela ne se fera pas en un jour. Il y aura des étapes à franchir pour assurer le succès du livre électronique. Je crois en effet qu’il y aura à la fois des phases d’expansion et de stagnation dans le processus. Enfin, il me semble indispensable de mettre en place une base de données et d’identification des contenus qui permettra de faire des recherches parmi les titres que l’on souhaite lire.

Etes-vous inquiet pour l’avenir du “livre papier” ?
U. J. :  Pour moi, le “livre papier” continuera d’exister. A la différence des contenus audio et vidéo qui nécessitent un équipement particulier pour être écoutés ou vus, le livre est en soi autonome. C’est un contenu qui peut être utilisé sans l’aide d’aucune machine. Par ailleurs, le livre en tant qu’objet est une “valeur” en soi. Voilà pourquoi, il semble très difficile d’évaluer le temps que cela prendra pour passer du papier au tout numérique. Mais je reste persuadé que le livre sur papier n’est pas prêt de disparaître.

Comment voyez-vous l’avenir du livre électronique ?
U. J. :  Comme je vous le disais, je pense que le livre électronique est plus pratique, mais il y a de nombreux obstacles à surmonter pour qu’il s’impose compte tenu du système de distribution. Par ailleurs, il est encore très facile, notamment dans les grandes villes, de se procurer des livres disponibles dans bien des endroits. Ce n’est donc pas de nature à favoriser la diffusion du livre électronique. Par ailleurs, en termes de prix, compte tenu de l’existence d’un réseau de livres de seconde main, le livre électronique va devoir prouver qu’il est vraiment intéressant. Je pense donc que sa diffusion sera plus lente qu’aux Etats-Unis. Reste que le Japon est créatif comme il l’a prouvé dans d’autres secteurs. Il pourrait bien nous étonner dans ce domaine, en innovant en termes de contenus.
Propos recueillis par Odaira Namihei