Paroles de chiens

Avec Alors Belka, tu n’aboies plus ?, Furukawa Hideo fait la démonstration qu’il est un des auteurs les plus prometteurs de sa génération.

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Alors Belka, tu n’aboies plus ? de Furukawa Hideo, trad. par Patrick Honnoré, éd. Philippe Picquier, 19,80 €.

La littérature japonaise est à l’honneur cette année au Salon de livre de Paris. C’est évidemment une bonne nouvelle non seulement parce que l’on va pouvoir en parler un peu plus qu’on ne le fait habituellement en France, mais aussi parce que les éditeurs français vont naturellement porter leur regard vers la production romanesque nippone. Dès lors, on peut légitimement penser que les quatre prochaines années seront fécondes en termes de sorties littéraires nippones. Entre les contatcs pris lors du Salon, la signature de contrats, la traduction et la publication proprement dite, il faut compter parfois plusieurs années. L’éditeur Philippe Picquier est moins concerné par ces propos, car il œuvre depuis très longtemps à la promotion de la littéraure nippone, à tel point qu’on finit par se demander s’il n’est pas le passage obligé pour tout écrivain japonais qui se respecte. Il suffit de regarder la short list du Prix Zoom Japon  2012 (qui sera décerné le 17 mars à 18 h30 sur la grande scène du Salon du Livre). Sur les six ouvrages encore en lice, quatre sont édités chez Picquier. Il faut dire que l’éditeur d’Arles a su explorer au cours de ses trois décennies d’existence les grands courants romanesques japonais, n’hésitant pas à publier des œuvres difficiles ou jugées comme telles, à imposer des auteurs comme Murakami Ryû, homonyme de Haruki mais très différent dans le style d’écriture. De toute évidence, Philippe Picquier n’aura pas besoin du Salon du livre pour se lancer dans la littérature japonaise. Il s’en servira pour démontrer sa prééminence dans ce secteur et profitera de l’intérêt renouvelé pour le roman nippon que ce genre de manifestation fait naître parmi les visiteurs curieux et avides de se lancer (quand ils ne les connaissent pas encore) dans la lecture de nouveaux auteurs. Ceux qui se rendront à la Porte de Versailles à Paris auront peut-être la chance d’y croiser Furukawa Hideo, la dernière perle éditée par Picquier. Né à Fukushima en 1966, cet auteur n’avait jamais encore été traduit français alors qu’il collectionne les principaux prix littéraires nippons depuis une dizaine d’années. Les Prix  de l’Association des auteurs de romans policiers, Prix Mishima, Prix Naoki pour ne citer que les plus connus sont venus récompenser une œuvre riche et diversifiée ainsi qu’une écriture peu commune. Bien qu’il se revendique disciple de Murakami Haruki, Furukawa Hideo possède un style très différent de l’auteur de 1Q84 [dont le tome 3 paraît ces jours-ci chez Belfond]. Il est beaucoup plus incisif et plus mouvementé. En revanche, ce qui le rapproche de son illustre prédécesseur (et c’est peut-être en cela qu’il se présente comme son disciple), c’est le caractère universel de ces histoires. Alors Belka, tu n’aboies plus ? en est la démonstration. Peu d’auteurs japonais possèdent cette capacité à créer des univers où chacun de nous peut se retrouver. Cela ne veut pas dire que la dimension japonaise n’existe pas. Cela signifie simplement qu’à aucun moment le lecteur se sentira perdu parce que l’auteur aura oublié de s’adresser à lui ou se sera lui-même perdu dans sa prose. Pourtant, le roman de Furukawa Hideo, dont on peut aussi saluer la traduction, n’est pas évident à première vue. L’auteur a en effet choisi de s’intéresser à l’histoire du XXème siècle, de la seconde moitié pour être plus précis, au travers du regard de chiens. Un autre grand auteur japonais, père du roman moderne, Natsume Sôseki avait en son temps inauguré un nouveau genre en donnant la parole à un chat dans Je suis un chat [éd. Gallimard]. C’est ce qui donne aussi à cet ouvrage son caractère exceptionnel. Tout commence évidemment par une guerre, la Seconde Guerre mondiale, moment charnière dans l’histoire contemporaine. Autant la date ne surprend pas — 1943, le début de la fin pour le Japon —, autant le lieu, une île déserte  dans les Aléoutiennes, est une première indication de la volonté de l’auteur de nous entraîner dans des lieux étonnants pour nous rappeler que, d’une certaine façon, notre destin de lecteur dépend de lui tout comme celui des chiens était lié à l’homme. Furukawa Hideo joue beaucoup sur le rapport entre maître et élève/chien, montrant que celui-ci est loin d’être aussi évident que cela. Pour nous entraîner dans son parcours romanesque plein de rebondissements, il use de nombreuses ruses qui fonctionnent à tous les coups. Mais surtout il parvient à nous convaincre, nous humains, qu’il faut que nous restions sur nos gardes pour éviter de sombrer. “Alors vous traverserez la mer. Ensuite, vous tuerez le XXème siècle. Dans l’île des brouillards, vous bâtirez un paradis rien que pour les chiens, puis vous adresserez une déclaration de guerre au XXIème siècle”.  C’est un ordre. Etes-vous prêt à le suivre ?
Odaira Namihei