La réjouissante diversité des registres

Loué, des décennies durant, comme « terre de contrastes », le Japon véhicule une langue aux registres disparates à souhait.

Quand on se déplace au Japon, on est frappé de voir à quel point l’environnement peut changer sans avoir besoin de parcourir des kilomètres. Avancer dans la ville japonaise, c’est faire défiler un décor qui se transforme en permanence, souvent sans logique apparente et sans transition. On passe aisément du quartier commerçant, animé à outrance, aux ruelles tranquilles et arborées, des façades boisées de l’habitat traditionnel aux enchevêtrements métalico-électriques des parkings à étages et des transformateurs pas si hauts perchés, des résonances étourdissantes de l’entrée d’une salle de pachinko à la sérénité de celle d’un salon de thé… Il y en a des choses et du monde à faire tenir sur ces bouts de terre pris entre mers et océan, alors on ne s’encombre pas des transitions. Et la langue n’échappe pas à ce façonnement du paysage qu’elle épouse pour mieux scinder les petits événements qui le composent. Les différents registres du japonais se juxtaposent avec application, et les clameurs du marchand de bento côtoient les jacasseries des commères de quartier…
お弁当にお茶はいかがですか。
O bentô ni ocha wa ikaga desu ka.
Du thé pour accompagner votre bento ?
あらま、そうですか。おかわいそうに…
Arama, sô desu ka. O kawai sô ni…
Vous m’en direz tant ! Comme je vous plains…

Ikaga desu ka, forme polie de dô desu ka (qu’en dites-vous?), tranche avec le flegme de arama, interjection marquant l’étonnement employée essentiellement par les femmes. A seulement quelques mètres de là, un livreur tire sa révérence sur le palier d’un immeuble après avoir accompli sa mission, alors qu’un adolescent hausse le ton pour une histoire de forme (on n’est rien au Japon sans le regard des autres)…
毎度ありがとうございました。失礼します!
Maido arigatô gozaimashita. Shitsurei shimasu !
Merci encore. Au revoir Madame !
格好つけんじゃねえよ。
Kakkô tsuken ja nee yo.
Espèce de frimeur !

Cette dernière formule doit principalement sa vulgarité à la syllabe nee, forme mal dégrossie de nai (ない) qui exprime la négation. Bagarre des mots qui prend une toute autre forme, un peu plus loin, dans les oreilles d’un marmot pleurnichard réprimandé par sa mère qui ne sait plus où se mettre…
こらっ!やめなさい!
Korah ! Yamenasai !
Dis donc ! Ça suffit !

La langue japonaise s’emploie à nous faire voyager, il suffit de se laisser porter.
Pierre Ferragut

Pratique :
Le mot du mois
会話 (kaiwa) : dialogue
相手に合わせて会話することが大切です
Aite ni awasete kaiwa suru koto ga taisetsu desu.
Il est important d’adapter son langage à son interlocuteur.