Shindô Kaneto, 60 ans de cinéma

Quelques jours après avoir soufflé ses cent bougies, le cinéaste nous a quittés, laissant derrière lui une imposante filmographie.

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Shindô Kaneto devant la tombe de son mentor et grand nom du cinéma japonais Mizoguchi Kenji © Collection Max Tessier

Un anniversaire marquant du cinéma japonais avait été passé sous silence, du moins en France. On a ainsi peu évoqué en France la date historique du 22  avril 2012, qui a marqué… le 100ème printemps du cinéaste Shindô Kaneto ! Hélas, il aura survécu de peu à cette date, puisqu’il est décédé le 29 mai.
Connu en général comme le cinéaste d’un seul film, le très célèbre L’Ile nue (Hadaka no shima, 1960), il en a pourtant réalisé plus de 45 depuis 1951, jusqu’au dernier connu, Ichimai no hagaki [Carte postale] projeté au festival de Tôkyô en 2010. L’Ile nue, déjà son quinzième film, ne marque en fait que sa reconnaissance internationale, avec le très inattendu Grand Prix du festival de Moscou en 1961, grâce auquel le film a eu une incroyable carrière mondiale, avec en parallèle le succès jamais démenti de la  musique de Hayashi Hikaru, dont la mélodie lancinante accompagne ce film sonore, mais quasiment muet. Le cinéaste y décrit avec patience et poésie la dure vie quotidienne d’une famille de paysans sur un îlot aride de la Mer Interieure, au rythme des saisons, dans un superbe Scope en noir et blanc. L’Ile nue demeure l’un des grands classiques du cinéma japonais de la grande époque. Il a été un tournant dans la carrière de Shindô. En réalité, ce dernier était déjà connu des critiques occidentaux par l’un de ses premiers films, Les Enfants de Hiroshima (Gembaku no ko, 1952), dans lequel il décrivait avec réalisme le sort des enfants après l’atomisation de sa ville natale. D’abord assistant, notamment de son grand mentor, Mizoguchi Kenji, auquel il a consacré plus tard un documentaire, Mizoguchi, aru eiga kantoku no shôgai [Mizoguchi, la vie d’un cinéaste, 1975], Shindô a traversé toute l’histoire du cinéma japonais d’après-guerre, de la Shintôhô à la Tôhô, surtout dans sa période politiquement engagée (il était alors affilié au Parti communiste). Scénariste de plusieurs dizaines de films entre 1941 et 2010, notamment avec son collègue Yoshimura Kôzaburô, il a fondé avec lui une compagnie indépendante, la Kindai Eiga Kyôkai en 1950, ce qui lui a permis de donner une impulsion à la production indépendante. Il a donc tourné des films socialement engagés qui ont fait polémique comme Shukuzu [La Miniature, 1953], Ôkami [Les Loups, 1955] ou le plus connu avant L’Ile nueDaigo Fukuryû maru [Heureux Dragon No 5, 1958] qui relate l’histoire vraie d’un bateau de pêche irradié après un test nucléaire américain à Bikini.
Le succès international de L’Ile nue n’a pas eu que de bons effets. Shindô a ensuite  tourné des films beaucoup plus spectaculaires, en suivant peu à peu la tendance sexe + violence très en vogue dans les années 1960-70. Onibaba (1965), film historique cruel, fit encore illusion, grâce à une mise en scène puissante, et à une photo époustouflante de Kuroda Kiyomi. Mais la tendance s’est encore accentuée amenant le cinéaste à proposer des films au sexe cru, avec des personnages de femmes fortes. Pourtant, le cinéaste infatigable a continué de tourner, bon an  mal an,  jusqu’à Ichimai no hagaki qui met un terme à sa filmographie. Il aura été à la fois la conscience sociale d’un pays meurtri par la défaite et le traumatisme atomique, et le survivant de la période de libération sexuelle et politique liée à la Nouvelle Vague des fertiles années 1960.
C’est donc l’occasion de réembarquer pour cette Ile nue dont l’agréable mélodie nous charme encore et toujours, et peut-être de redécouvrir d’autres films méconnus du cinéaste, en DVD.
Max tessier