Des livres pour ne pas oublier

A l’occasion du deuxième anniversaire du séisme et du tsunami qui ont frappé le nord-est du pays, plusieurs ouvrages viennent de sortir.

at the shelter for displaced people in the city sport center.A woman looking at the messages left in the center to find a beloved one
Au lendemain du tsunami, sur le mur du gymnase qui accueille des réfugiés du tsunami, on vient inscrire des messages pour retrouver des personnes disparues. A Ôfunato, préfecture d’Iwate. © Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

En 1923, quelques heures après le tremblement de terre qui a dévasté Tôkyô et sa région, Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon, rapportait l’ampleur de la catastrophe, découvrant “une avenue semée de débris et de cadavres, des cadavres, encore des cadavres sans vêtements, sans peau, des formes rouges et noires tordues comme des sarments. Une odeur épouvantable de matière brûlée et de cadavres”. La nature a souvent été cruelle dans l’archipel et à chaque fois, elle a laissé derrière elle des cadavres, itai en japonais.  C’est sous ce titre que l’ouvrage de Ishii Kôta est paru au Japon en 2011 quelques mois après le terrible séisme suivi d’un non moins effroyable tsunami qui a laissé derrière son passage la désolation et encore des milliers de cadavres. La traduction française de ce livre paraît le 7 mars sous le titre moins sec mais tout aussi éloquent : Mille cercueils. C’est à peu près le nombre de cadavres qui ont été recensés dans la ville de Kama­ishi où l’auteur s’est retrouvé au lendemain de la catastrophe. Comme Paul Claudel, il a arpenté ce qu’il restait des rues de ce port de 40 000 âmes dont certains quartiers ont littéralement été effacés de la surface de la terre. “Il était impératif que j’inscrive en moi ce cataclysme qui allait bouleverser le sort du Japon”, explique-t-il dans l’avant-propos pour justifier son désir de se rendre dans les régions sinistrées. “En découvrant, jour après jour, le spectacle de la désolation qui s’y étaient abattues, je me demandais comment les Japonais allaient appréhender cette réalité, celle de tous ces gens morts de façon si affreuse”, ajoute-t-il avant de rappeler que la page ne pourrait vraiment être tournée que le jour où “les hommes accepteront de vivre avec le poids de la tragédie qui les a frappés et des séquelles qu’elle a laissées. C’est de cette réflexion qu’est née ma décision de noter au fil des jours le récit des scènes terribles qui se déroulaient dans les dépôts mortuaires. En m’intéressant à celles et ceux qui s’étaient retrouvés là, je voulais retracer le processus qui les mèneraient à s’approprier ces paysages dévastés, jonchés de cadavres, et témoigner aussi de la façon dont ils allaient se relever de cette épreuve et reprendre le cours de leur vie, malgré les blessures laissées par la catastrophe”. Au fil des pages, Ishii Kôta rapporte, avec la distance nécessaire pour que cela ne ressemble pas à du voyeurisme, le quotidien d’une ville et de ses habitants qui doivent gérer des cadavres. Ce qui frappe dans ce récit, c’est le souci d’autrui qui habite chaque personnage croisé comme Matsuoka Kimihiro. Cet employé municipal chargé de transporter les cadavres récupérés dans la ville dès le premier jour n’a jamais flanché ou renoncé à cette terrible tâche parce que “je crois que si je faisais partie des victimes, j’aimerais pouvoir retourner auprès de ma famille. Ces gens-là ne sont pas morts parce qu’ils l’ont voulu. C’est pour ça que je voudrais les aider à retrouver ceux qu’ils aimaient. En tout cas, c’est ce qui me pousse à continuer”. Chacun des protagonistes se sent investi d’une mission importante que résume parfaitement une autre phrase que Matsuoka disait à chaque mort retrouvé : “C’est bien, tu vas enfin pouvoir retourner auprès des tiens”. Ces phrases simples émeuvent, mais donnent aussi une énergie formidable, car elles montrent que les hommes sont capables de se surpasser pour les autres. C’est une leçon extraordinaire.
A plus de 250 kilomètres au sud de Kama­ishi, le 11 mars a aussi provoqué le chaos, un chaos dont les conséquences ne sont pas encore complètement évaluées. A proximité de la petite ville de Futaba, la centrale de Fukushima Dai-ichi a été accidentée, provoquant l’exode forcé de milliers de personnes. Parmi elles, un homme, Matsumura Naoto, a refusé de partir et d’évacuer la zone interdite décrétée par les autorités. C’est son histoire tout aussi forte que celle des héros ordinaires de Kamaishi que le photojournaliste Antonio Pagnotta nous livre dans Le Dernier homme de Fukushima. Comme dans Mille cercueils, on contaste que l’attitude de cet agriculteur est dictée par un altruisme incroyable. “Son refus d’obéir aux autorités et de se soumettre au silence était un choix humain – un choix pour l’humanité”, écrit Antonio Pagnotta dans les premières pages de ce livre qui rapporte le destin hors du commun de cet homme. “J’ai beaucoup de temps pour penser. Il est triste de voir ma ville natale sombrer, mais je ne déserterai pas. La centrale nucléaire m’a tout pris, ma vie et mes biens. Rester ici, c’est ma façon de combattre pour ne pas oublier, ni ma colère ni mon chagrin”, explique Matsumura Naoto pour justifier sa décision face aux gens qui travaillent pour Tepco, la société propriétaire de la centrale de Fukushima Dai-ichi. “Ils n’ont ni larmes ni sang, en d’autres termes ils ne sont pas humains”, dit-il. Plus engagé que Ishii Kôta vis-à-vis de son récit, Antonio Pagnotta offre néanmoins une histoire poignante qui soulève bien des interrogations sur ce que pourrait être notre propre réaction face à une telle situation.
Dans le manga signé Ichiguchi Keiko et intitulé Les Cerisiers fleurissent malgré tout, on retrouve cette colère dans les propos de l’héroïne Itsuko qui vit en Italie et doit retourner au Japon au printemps 2011. Malgré le séisme et ses conséquences, elle veut y retourner pour tenir sa promesse de revoir son ancienne institutrice. La mangaka nous livre une œuvre tout aussi forte que les livres de Ishii Kôta  et Antonio Pagnotta  avec en plus une sensibilité féminine qui nous emporte. Une magnifique façon de rappeler l’importance d’entretenir le lien, kizuna en japonais. Notre coup de cœur.    Odaira NamiheiEn 1923, quelques heures après le tremblement de terre qui a dévasté Tôkyô et sa région, Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon, rapportait l’ampleur de la catastrophe, découvrant “une avenue semée de débris et de cadavres, des cadavres, encore des cadavres sans vêtements, sans peau, des formes rouges et noires tordues comme des sarments. Une odeur épouvantable de matière brûlée et de cadavres”. La nature a souvent été cruelle dans l’archipel et à chaque fois, elle a laissé derrière elle des cadavres, itai en japonais. C’est sous ce titre que l’ouvrage de Ishii Kôta est paru au Japon en 2011 quelques mois après le terrible séisme suivi d’un non moins effroyable tsunami qui a laissé derrière son passage la désolation et encore des milliers de cadavres. La traduction française de ce livre paraît le 7 mars sous le titre moins sec mais tout aussi éloquent : Mille cercueils. C’est à peu près le nombre de cadavres qui ont été recensés dans la ville de Kama­ishi où l’auteur s’est retrouvé au lendemain de la catastrophe. Comme Paul Claudel, il a arpenté ce qu’il restait des rues de ce port de 40 000 âmes dont certains quartiers ont littéralement été effacés de la surface de la terre. “Il était impératif que j’inscrive en moi ce cataclysme qui allait bouleverser le sort du Japon”, explique-t-il dans l’avant-propos pour justifier son désir de se rendre dans les régions sinistrées. “En découvrant, jour après jour, le spectacle de la désolation qui s’y étaient abattues, je me demandais comment les Japonais allaient appréhender cette réalité, celle de tous ces gens morts de façon si affreuse”, ajoute-t-il avant de rappeler que la page ne pourrait vraiment être tournée que le jour où “les hommes accepteront de vivre avec le poids de la tragédie qui les a frappés et des séquelles qu’elle a laissées. C’est de cette réflexion qu’est née ma décision de noter au fil des jours le récit des scènes terribles qui se déroulaient dans les dépôts mortuaires. En m’intéressant à celles et ceux qui s’étaient retrouvés là, je voulais retracer le processus qui les mèneraient à s’approprier ces paysages dévastés, jonchés de cadavres, et témoigner aussi de la façon dont ils allaient se relever de cette épreuve et reprendre le cours de leur vie, malgré les blessures laissées par la catastrophe”. Au fil des pages, Ishii Kôta rapporte, avec la distance nécessaire pour que cela ne ressemble pas à du voyeurisme, le quotidien d’une ville et de ses habitants qui doivent gérer des cadavres. Ce qui frappe dans ce récit, c’est le souci d’autrui qui habite chaque personnage croisé comme Matsuoka Kimihiro. Cet employé municipal chargé de transporter les cadavres récupérés dans la ville dès le premier jour n’a jamais flanché ou renoncé à cette terrible tâche parce que “je crois que si je faisais partie des victimes, j’aimerais pouvoir retourner auprès de ma famille. Ces gens-là ne sont pas morts parce qu’ils l’ont voulu. C’est pour ça que je voudrais les aider à retrouver ceux qu’ils aimaient. En tout cas, c’est ce qui me pousse à continuer”. Chacun des protagonistes se sent investi d’une mission importante que résume parfaitement une autre phrase que Matsuoka disait à chaque mort retrouvé : “C’est bien, tu vas enfin pouvoir retourner auprès des tiens”. Ces phrases simples émeuvent, mais donnent aussi une énergie formidable, car elles montrent que les hommes sont capables de se surpasser pour les autres. C’est une leçon extraordinaire.
A plus de 250 kilomètres au sud de Kama­ishi, le 11 mars a aussi provoqué le chaos, un chaos dont les conséquences ne sont pas encore complètement évaluées. A proximité de la petite ville de Futaba, la centrale de Fukushima Dai-ichi a été accidentée, provoquant l’exode forcé de milliers de personnes. Parmi elles, un homme, Matsumura Naoto, a refusé de partir et d’évacuer la zone interdite décrétée par les autorités. C’est son histoire tout aussi forte que celle des héros ordinaires de Kamaishi que le photojournaliste Antonio Pagnotta nous livre dans Le Dernier homme de Fukushima. Comme dans Mille cercueils, on contaste que l’attitude de cet agriculteur est dictée par un altruisme incroyable. “Son refus d’obéir aux autorités et de se soumettre au silence était un choix humain – un choix pour l’humanité”, écrit Antonio Pagnotta dans les premières pages de ce livre qui rapporte le destin hors du commun de cet homme. “J’ai beaucoup de temps pour penser. Il est triste de voir ma ville natale sombrer, mais je ne déserterai pas. La centrale nucléaire m’a tout pris, ma vie et mes biens. Rester ici, c’est ma façon de combattre pour ne pas oublier, ni ma colère ni mon chagrin”, explique Matsumura Naoto pour justifier sa décision face aux gens qui travaillent pour Tepco, la société propriétaire de la centrale de Fukushima Dai-ichi. “Ils n’ont ni larmes ni sang, en d’autres termes ils ne sont pas humains”, dit-il. Plus engagé que Ishii Kôta vis-à-vis de son récit, Antonio Pagnotta offre néanmoins une histoire poignante qui soulève bien des interrogations sur ce que pourrait être notre propre réaction face à une telle situation.
Dans le manga signé Ichiguchi Keiko et intitulé Les Cerisiers fleurissent malgré tout, on retrouve cette colère dans les propos de l’héroïne Itsuko qui vit en Italie et doit retourner au Japon au printemps 2011. Malgré le séisme et ses conséquences, elle veut y retourner pour tenir sa promesse de revoir son ancienne institutrice. La mangaka nous livre une œuvre tout aussi forte que les livres de Ishii Kôta et Antonio Pagnotta avec en plus une sensibilité féminine qui nous emporte. Une magnifique façon de rappeler l’importance d’entretenir le lien, kizuna en japonais. Notre coup de cœur.
Odaira Namihei

Expression@Datacenter@05_v4
Les cerisiers fleurissent malgré tout, de Ichiguchi Keiko, trad. par Claudia Migliaccio, éd. Kana, coll. Made in, 2013, 15€
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Le dernier homme de fukushima, de Antonio Pagnotta, éd. Don Quichotte, 2013, 17,90€
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Mille cercueils, A kamaishi après le tsunami de mars 2011, de Ishii Kôta, trad. par le groupe Honyakudan, éd. du Seuil, 2013, 19€