Ajikan ou le rock made in Japan

A la veille de sa première tournée en Europe, Asian Kung-fu Generation (Ajikan) a accordé une interview exclusive à Zoom Japon.

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Pour son premier passage sur le vieux continent, la formation originaire de Yokohama va se produire à Londres (31 mai), Paris (2 juin) et Cologne (3 juin). ©Asian Kung-fu Generation

Si vous n’avez jamais entendu du rock japonais, c’est le moment de développer votre ouïe ! Le groupe Asian Kung-fu Generation débarque en Europe pour une première tournée. Ajikan, comme l’appellent les fans, s’est fait connaître dans le monde grâce à des morceaux repris dans des dessins animés très populaires tels Naruto ou Fullmetal Alchemist. Pourtant, les quatres membres du groupe font plutôt penser à Weezer ou aux Beatles. La musique, elle non plus, n’a rien à voir avec les groupes “idol” de la J-pop.  Elle nous transporte bien au-delà, sur ce petit archipel à l’imagination foisonnante qui sait mêler toutes les sonorités pour sortir un son original. Formé en 1996, Ajikan a à son actif plus de 140 morceaux et figure parmi les groupes les plus populaires au Japon. Les illustrations de leurs albums sont aussi des œuvres poétiques qui rappellent les héroïnes de Miyazaki Hayao ou la grâce d’une Yoko Tsuno revisitée. Derrière l’aspect purement rock d’Asian Kung-fu Generation, se cache un concept à part entière tourné vers l’Asie et qui dépasse la sphère musicale depuis le 11 mars 2011. Après la catastrophe nucléaire de Fukushima, le chanteur et leader du groupe, Gotô Masafumi, s’est en effet improvisé rédacteur en chef d’un journal gratuit, The Future Times, dont il écrit la plupart des reportages. Tout en assurant la sortie d’un septième album en 2012, Landmark, Ajikan a également initié le premier festival anti-nucléaire No nukes à Tôkyô aux côtés de Sakamoto Ryûichi. “Le but n’est pas de faire du militantisme, mais de faire réfléchir les jeunes sur des questions essentielles”, assure Gotô. A l’image de la très belle chanson Marching band, le groupe semble plus que jamais accompagner la jeune génération japonaise vers un monde meilleur. Inutile de dire qu’on n’a pas besoin de comprendre le japonais pour en apprécier la couleur !
Alissa Descotes-Toyosaki
 
C’est votre première tournée européenne, comment imaginez-vous le public ?
Gotô Masafumi, chant :  Je ne sais pas, j’éspère que tout le monde ne va pas venir en tenue de cosplay! (rires) Sinon il va falloir que, nous aussi, on soit habillés comme ça!  Il est vrai que les groupes japonais connus en Europe ont un look très extravagant, les hommes sont maquillés. Ce sont des “idols”. Mais nous, nous sommes très banals!
Kita Kensuke, guitare :   Oui et en plus, nous sommes des ojisan, des vieux ! (rires)

Pouvez-vous nous raconter vos débuts ?
G. M. :  On s’est rencontrés à l’université à Yokohama, il y a 17 ans, et on ne s’est plus quittés, soit la moitié de notre vie passée ensemble ! Au début, on a fait des petits concerts devant presque personne. Ça a duré 4 ans. Ensuite, on est sortis de l’université et à partir de là, on a décidé de nous investir à fond. On a augmenté le nombre de concerts à Tôkyô, puis on a commencé à être invités pour jouer dans des soirées. En 2003, le label Ki/oon Records nous a contactés pour remettre en vente l’album Hookai amplifier sorti sur un label indies, c’était un cas exceptionnel. On a donc signé, arrêté nos boulots, car on travaillait aussi comme salarié dans des entreprises, et on est devenus des freeters, travailleurs à temps partiel.

Votre époque indies a duré de 1999 à 2003. Avez-vous eu des difficultés à vous produire ?
G. M. :  Oui, ce n’était pas évident, car on ne savait pas trop comment faire. Tout était artisanal. J’avais un Mac et je faisais la promo sur la Toile.
K. K. :  Comme je ne sais pas du tout me servir de tout ça, je repassais les T-shirts.
G. M. :  Tout était cher, le parking pour la voiture, l’essence. On tombait toujours à zéro après les concerts ou les ventes, sans perte ni bénéfice !

Certaines de vos chansons sont utilisées comme génériques pour des animés, vous êtes fans vous-mêmes de mangas?
G. M. :  A franchement parler, on n’est pas trop calé à ce niveau-là et à nos âges, c’est difficile de s’y mettre. Nos références se situent plutôt autour de Miyazaki Hayao. On a composé d’abord ces morceaux et ensuite ils ont été repris dans les thèmes des animés. Ça nous a beaucoup aidés bien sûr à nous faire connaître. J’aime bien en tout cas le personnage de ninja de Naruto. Les ninjas sont uniques. Ils sont l’équivalent japonais de James Bond !

Le nom d’Asian Kung-fu Generation évoque l’Asie. C’est plutôt original comme choix.
G. M. :  Oui, ça ne nous empêche pas d’écouter de la musique occidentale, mais nous, on se considère comme asiatique. C’est aussi une manière de dire qu’on peut faire de la bonne musique en Asie, qu’il n’y a pas de différence. Mais si on faisait le même morceau qu’un groupe américain, ce sont probablement les Américains qu’on écouterait et pas nous ! J’écoute pas mal de groupes coréens et aussi de la musique traditionnelle comme le gamelan indonésien. Mais mettre des mélodies japonaises sur du rock donne un genre particulier. Si le public européen apprécie cela, on sera vraiment heureux !

L’image du groupe est véhiculée par les illustrations très originales de Nakamura Yûsuke, vous le connaissez depuis longtemps ?
G. M. :  Il fait partie de la famille d’Ajikan. On l’a connu quand on sortait encore des albums indies. Maintenant ça fait 10 ans qu’on bosse ensemble. En fait, on l’a découvert grâce à une carte postale. Son  graphisme au style très japonais m’a tout de suite fait penser que ce serait un excellent moyen de diffuser notre image y compris à l’étranger. C’était une bonne intuition !

Vous avez fondé le Nano Mugen Festival en 2003 qui accueille des groupes asiatiques et occidentaux, dont Weezer qui est venu jouer en 2012.
G. M. :  C’est exact. A l’origine j’ai pensé que ça serait amusant de faire une soirée avec 2 scènes, au début c’était à Shinjuku dans un live house, puis ça a pris de l’importance avec environ 12 000 spectateurs par jour. Mais l’idée reste la même. Il s’agit de faire connaître des jeunes groupes sur la petite scène tout en invitant des groupes plus connus sur la grande scène.

En mars 2011, la catastrophe de Fukushima a ébranlé le Japon mais le reste du monde aussi. Que faisiez-vous ce jour-là ?
G. M. :  Nous étions en train de répéter à Tôkyô. La terre a tremblé d’une manière inimaginable. Je n’ai pas pensé alors une seule seconde au risque nucléaire, la technologie made in Japan ne pouvait pas être mise en doute, on était complètement en confiance avec ce que nous rabachaient les médias. Moi, je suis retourné à Shizuoka et quand les explosions ont commencé, j’ai proposé aux membres du groupe de me rejoindre. J’avais sérieusement les boules. On ne pouvait même pas se procurer des compteurs Geiger, on ne savait pas ce qu’il se passait exactement.
K. K. :  Je suis resté enfermé chez moi à Yokohama. C’était une ambiance vraiment dangereuse pour les 13 millions d’habitants de la région. Mais quelque chose nous empêchait de bouger. Je pense qu’on n’arrivait pas à y croire.

En juillet 2011, Gotô devient rédacteur en chef et journaliste. Il sort le premier numéro de The Future Times. Comment a été perçue cette initiative par les autres membres du groupe ?  
G. M. :  Sans aucun problème. Nous sommes des adultes doués de raison ! C’est normal d’enclencher des actions comme celle-ci. Si on ne comprend rien à ce qui se passe, c’est la honte. Surtout après un accident pareil. Imaginez que mon gosse me demandant « Papa, tu penses quoi du nucléaire ? » et que je ne sache pas quoi lui répondre. Les artistes qui ne s’expriment pas sur ce sujet sont dans le business et ne veulent pas compromettre leurs sponsors. Mais nous, Ajikan, on s’en fiche de tout ça. On n’est pas là pour faire du business. Même si maintenant on en vit, si jamais on arrête de nous payer, on continuera toujours à faire de la musique. Et on continuera aussi a attaquer l’énergie nucléaire. Vous avez vu ce qui se passe à Fukushima !
K. K. :  Moi aussi, je suis allé pour la première fois de ma vie à une manifestation anti-nucléaire à Tôkyô. J’y ai croisé beaucoup d’amis musiciens. C’était au moment du redémarrage des réacteurs de la centrale d’Oi en juillet dernier, c’était incroyable et rassurant aussi.

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Désormais tous les spectacles du groupe sont alimentés par l’énergie solaire. ©Mitch Ikeda

A ce propos, vous êtes aussi l’initiateur avec Sakamoto Ryûichi du premier festival anti-nucléaire au Japon, le No Nukes Festival. Ajikan se produit aussi de plus en plus sur des scènes alimentées à l’énergie solaire. Comment votre public réagit-il ?
G. M. :  Il est toujours aussi nombreux et tous nos fans nous demandent The Future Times, même si ce n’est pas un journal sur la musique. Organiser des festivals sous la bannière anti-nucléaire n’altère en rien notre musique bien au contraire, l’énergie est décuplée. Et quand nous jouons avec des instruments et des lumières alimentés par l’énergie solaire, on est forcément tournés vers l’avenir. A noter que la société Eco live system, qui a développé cette technologie et qui est notre partenaire sur Nano Mugen, a vu sa technologie élue “Meilleur nouveau produit de l’année 2011” lors de la foire Live Design International aux Etats-Unis. C’est très encourageant, et de nombreux artistes japonais s’y intéressent. Au Japon, être vert ne rime pas avec hippie ou babacool !

Avez-vous d’autres projets ?
G. M. :  Oui, par exemple nous aimerions traduire The Future Times  en anglais. Tsuge, l’illustrateur du journal, était aussi un membre d’Ajikan au tout début, et a fait carrière dans le design. Comme quoi, il n’y a pas de hasard ! Je suis content de savoir que les fans  étrangers sont sensibles au design de ce journal même s’ils n’en comprennent pas le contenu.

Comptez-vous faire un peu de tourisme entre vos concerts en Europe ?
G. M. :  Malheureusement nous enchaînons les concerts à part le dernier jour en Allemagne. Si je trouve le temps, je vais en profiter pour écrire un article sur les énergies renouvelables pour The Future Times. C’est un domaine où les Allemands sont à la pointe. Pour ce qui est de la France, j’éspère qu’il n’y aura pas de grève quand on y sera ! Bien qu’en la matière, les Français auraient sûrement beaucoup à enseigner aux Japonais. (rires)
Propos recueillis par A. D-T. avec l’aimable collaboration de Kiefer Vudjan du site www.akfgfragments.com