Il était une fois Yamauchi Hiroshi

Le mythique patron de Nintendô vient de s’éteindre à l’âge de 85 ans. C’est lui qui en a fait le leader incontesté du jeu vidéo.

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©Nintendô

Yamauchi Hiroshi ? Ce nom ne vous dit peut-être rien. Il s’agit en réalité de l’ancien président de Nintendô, l’arrière petit-fils de son fondateur. Doté d’un caractère bien trempé, c’est lui qui a permis à ce modeste fabricant de cartes à jouer traditionnel de devenir aujourd’hui le leader incontesté de l’industrie des loisirs numériques et du jeu vidéo. Né en 1927 à Kyôto, il a connu un destin hors du commun. Abandonné par son père alors qu’il n’est encore qu’un enfant, il est contraint de prendre les rênes de la société familiale à 22 ans, lorsque son grand-père tombe de fatigue au travail. La perspective de diriger cette fabrique de cartes ne l’enchante guère. Le jeune homme a longtemps souffert de l’image déplorable alors véhiculées par ces jeux de cartes. Accusé par ses camarades d’être un « fils de yakuza », il n’aura qu’une seule envie en reprenant la succession en 1949, celle de développer Nintendô dans d’autres domaines que celui de ses aïeux. Et avec quelle réussite ! Nintendô devient à partir du milieu des années 1980 le leader mondial de l’industrie du jeu vidéo. C’est notamment sous son règne que l’on doit tous ces produits au succès planétaire : les Game & Watch (40 millions d’exemplaires vendus), la NES (62 millions), la Super Nintendô (49 millions), la Game Boy (119 millions), la Nintendô 64 (33 millions) ou encore la Game Cube (22 millions). À cela, il convient de rajouter des centaines de millions de jeux, dont Donkey Kong, Super Mario, The Legend Of Zelda et autres Pokémon ! Il prendra sa retraite en 2002, après 53 de règne incontesté. En 2008, le magazine américain Forbes estimait sa fortune  à 7,8 milliards de dollars, faisant de lui l’homme le plus fortuné de l’archipel nippon. Mais en dépit de sa réussite étincelante et ses qualités exceptionnelles, Yamauchi Hiroshi n’a eu de cesse de résumer sa fortune à la formule suivante : “J’ai eu de la chance, c’est tout !” Les dieux auraient-ils donc béni cette entreprise familiale plutôt qu’une autre, et décidé d’en faire l’une des plus anciennes et des plus riches du Japon ? À en croire le principal intéressé dans l’une de ses rares interviews, la réponse est oui : “Beaucoup s’étonnent et se demandent comment une aussi petite fabrique de cartes à jouer est parvenue à se transformer aussi rapidement en une société à la pointe de la technologie ludique. Certains m’interrogent également sur ma stratégie d’entreprise. Pourtant, je n’ai rien à leur répondre (…) Pour permettre à Nintendô de survivre, je n’avais d’autre choix que d’emprunter de nouveaux chemins. Mais ça n’a pas été simple ! Nous avons enchaîné les échecs, les succès puis de nouvelles défaites. Tant bien que mal, nous avons appris de nos erreurs et mis en application nos nouveaux acquis. Il n’y a donc aucun secret d’entreprise là dedans, c’est juste le hasard, rien de plus. Le succès de Nintendô repose sur la chance.”
Le nom Nintendô lui-même pourrait également avoir un rapport avec la notion de chance. Selon certaines sources, les trois idéogrammes de ce mot valise auraient été choisis, il y a 124 ans, par l’arrière grand-père de Hiroshi, Yamauchi Fusajirô, parmi les nombreux kanjis composant sa maxime préférée : “Les prochaines minutes de ta vie sont obscures, incertaines. Tout ce qui t’incombe, en tant qu’homme, c’est de te consacrer pleinement au moment présent, à ton travail et de laisser les dieux décider de ton sort.” Si l’on en croit cette explication, le mot Nin-ten-dô pourrait donc signifier “Laisser sa chance entre les mains du destin”. Au-delà de ces jolies métaphores et conceptions mystiques, que se cache-t-il réellement derrière cette fameuse chance ? Les Dieux sont-ils vraiment les seuls à présider aux destinées de cette illustre compagnie ? On peut évidemment en douter. Le succès de Nintendô est en réalité indissociable du charisme et du talent de son ancien président. Et c’est en réalité son passe-temps préféré, le jeu de go, qui nous donnera des réponses plus concrètes. Grand passionné de ce jeu de stratégie, Yamauchi a atteint un niveau estimé à 6 dan, c’est-à-dire l’un des meilleurs grades auxquels un joueur amateur puisse prétendre. Une analyse poussée de parties jouées par Yamauchi, à la fin des années 1980, a permis à un spécialiste de dresser son portrait psychologique : l’ex-président de Nintendô est ainsi décrit comme un non-conformiste peu ordinaire, un visionnaire doté d’une grande intuition, d’une grande confiance (parfois excessive) en soi et d’une souplesse d’esprit lui permettant d’accepter et de corriger aussitôt ses erreurs. D’après ces quelques traits de caractère, on voit bien que Yamauchi est de l’étoffe dont sont faits les grands dirigeants. D’ailleurs, si les étuis des premiers jeux de cartes Nintendô étaient à l’effigie de Napoléon Bonaparte, ce n’est peut-être pas le fruit du hasard. Pendant plus d’un siècle, l’entreprise a été dirigée d’une main de fer par la même famille. Et durant plus de cinquante ans, Yamauchi Hiroshi a été craint et vénéré par tous ses employés, qui appliquaient à la lettre la moindre de ses décisions. Mais l’homme ne devait ce respect qu’à la justesse de ses prises de position et à son charisme hors du commun. Yamauchi Hiroshi était un visionnaire et les spécialistes s’accordent déjà pour dire de lui qu’il était tout simplement le père de l’industrie du jeu vidéo japonais.
Florent Gorges