L’homme qui pleurait les morts

La traduction du magnifique roman de Tendô Arata sort enfin en France. L’événement littéraire du printemps.

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L’homme qui pleurait les morts de Tendô Arata. trad. de Corinne Atlan, coll. Cadre Vert, 28€.

On dit que la patience est souvent récompensée. Cinq ans. Cela fait cinq ans que Tendô Arata a reçu le prix Naoki, l’un des principaux prix de l’archipel, pour son roman L’Homme qui pleurait les morts (Itamu hito). Cela fait aussi cinq ans que nous attendions la publication en France de ce chef-d’œuvre littéraire qui s’impose d’ores et déjà comme l’événement de cette rentrée printanière. Soixante mois à attendre que cette révélation arrive en France grâce aux bons soins de Corinne Atlan dont la traduction, une nouvelle fois brillante, exprime toute la force contenue dans cette histoire émouvante. A l’instar de Takahashi Gen’ichirô qui avait entamé la rédaction de La Centrale en chaleur au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 (voir Zoom Japon n°37, février 2014), Tendô Arata s’est lancé dans l’écriture de son livre à la suite des mêmes événements avec “l’envie de rédiger une œuvre qui accompagnerait les hommes et les femmes portant en eux une grande douleur”. L’Homme qui pleurait les morts est le pendant littéraire du film Departures (Okuribito) de Takita Yôjirô sorti en 2008 et récompensé par l’Oscar du meilleur film étranger. Même si le scénario de Koyama Kundô était plus léger que le texte de Tendô Arata, les deux œuvres sorties à peu près à la même époque illustrent une évolution de la société japonaise qui tente de retrouver sa cohésion d’antan après s’être laissée emporter par le tourbillon de l’individualisme apparu au cours des années de la bulle financière.  “Il pleure les morts… Dès que quelqu’un n’est plus de ce monde, il devient un chiffre, ou un fantôme… Tout le monde, en dehors de ses proches, oublie même quelle personne il a été de son vivant… Cet homme donne une valeur nouvelle au temps où les défunts vivaient encore. Il glorifie la passage de chaque personne en ce monde”, explique l’un des personnages du roman pour décrire l’engagement de Shizuto, jeune homme taciturne, dont le prénom pourrait justement être traduit par l’homme tranquille et qui parcourt le pays à pied pour pleurer les morts. “Ils ont fait de toi une passerelle reliant les morts aux morts”, ajoute un autre personnage. C’est avec une grande sensibilité et une finesse rare que le romancier tisse son œuvre où se croisent trois récits avec des protagonistes aux profils très différents tout en essayant de comprendre ce que va changer la rencontre entre tous ces individus et Shizuto. En même temps, c’est à nous lecteurs qu’il s’adresse, nous qui sombrons de façon quasi inconsciente dans l’égoïsme et l’indifférence. En mettant en scène un personnage qui transcende l’oubli et rapproche la vie et la mort, Tendô Arata nous offre une belle leçon. Le séisme du 11 mars 2011 et le tsunami meurtrier qui l’a accompagné ont mis en relief les propos tenus dans ce roman. Les Japonais, qui avaient déjà plébiscité l’ouvrage à sa sortie (900 000 exemplaires vendus), ont encore mieux saisi le message et manifesté leur solidarité avec celles et ceux qui ont été frappés dans leur chair par la catastrophe. Mais trois ans plus tard, avec le retour au pouvoir du Parti libéral-démocrate qui encourage de nouveau l’enrichissement personnel et la consommation à outrance, on peut se demander si la population japonaise, prête à faire preuve de contrition pour ces errements, passés ne pourrait pas être tentée de nouveau par ce que dénonce implicitement Tendô Arata. Il est encore trop tôt pour le dire, mais le risque existe bel et bien. Dans son roman, Shizuto parvient à partager son engagement et à faire comprendre son importance à tel point que Yukiyo, un autre des personnages clés qui a tué son mari, finit par penser au sujet d’une femme morte à la suite d’un accident dont on se demande si elle était quelqu’un de spécial : “Oui c’était une personne spéciale. Il n’y a pas de simple femme au foyer, il n’y a pas de citoyen ordinaire. Ce sont toujours des personnes spéciales qui meurent”. Merci à Tendô Arata qui croit encore à notre humanité.
Gabriel Bernard