Le Japon perd le nord

Les rapports entre le Japon et la Corée du Nord sont bien compliqués. Ils pèsent de plus en plus sur la société japonaise.

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Au cours des derniers mois, les manifestations anti-coréennes se sont multipliées comme ici à Shin-Okubo, le quartier coréen de Tôkyô. ©DR

Le 13 janvier, les journaux télévisés ont consacré une partie de leur temps d’antenne aux époux Yokota (voir pp. 8-9). Depuis 37 ans, Shigeru et Sakie se battent pour que leur fille Megumi enlevée par des agents nord-coréens leur soit rendue. Après plusieurs mois de parenthèses liés à la reprise des négociations entre Tôkyô et Pyongyang, les deux combattants dont le courage ne peut susciter que l’admiration ont décidé de reprendre leurs conférences pour sensibiliser les Japonais à la question des ressortissants nippons kidnappés par la Corée du Nord. Au cours des quinze dernières années, ils ont animé plus de 1 400 réunions. Malgré leur âge, ils conservent la même volonté et le même désir de pouvoir un jour revoir leur fille qui a eu 50 ans l’année dernière.
Ils avaient adopté une attitude plus réservée depuis plusieurs mois après la reprise des discussions entre les gouvernements japonais et nord-coréen. D’abord secrètes et informelles, les négociations ont pris un tour nouveau lorsque Pyongyang s’est engagé à rouvrir le dossier des personnes enlevées qui était resté au point mort depuis une dizaine d’années. Après l’avancée considérable de 2002 qui avait notamment permis le retour de certaines d’entre elles, la Corée du Nord avait décidé d’adopter une position plus intransigeante à l’égard du Japon et de poursuivre son programme nucléaire synonyme pour les Japonais et leurs alliés d’un durcissement de leur attitude vis-à-vis du régime nord-coréen. En plus de sanctions établies par les Nations Unies, le Japon en a ajouté de nouvelles, contribuant à bloquer tout dialogue bilatéral pendant plusieurs dizaines de mois.
La victoire du Parti libéral-démocrate d’Abe Shinzô aux élections de décembre 2012 a fait évoluer la situation. Le nouveau Premier ministre très impliqué dans les négociations de 2002 considère le dossier comme important, déclarant même, en septembre 2013, que “la mission du gouvernement ne sera pas terminée” tant que toute la lumière, y compris sur le cas compliqué de Yokota Megumi, ne serait pas faite. Il a mis en œuvre une vaste campagne de sensibilisation dans tout l’archipel qui s’est traduite par un affichage massif dans tous les lieux publics avec pour slogan Rachi kanarazu torimodusu ! (Les kidnappés, bien sûr qu’on les ramènera !).

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Pour leur nouvelle campagne d’information sur les enlevés japonais, les autorités ont choisi une photo de Yokota Megumi.

Tandis que les autorités japonaises faisaient monter la pression, le régime nord-coréen a entrepris un revirement de sa politique à l’égard du Japon. Un changement opportuniste lié à des exigences internes et externes. Confronté à de grosses difficultés économiques, Pyongyang cherche à obtenir une levée des sanctions au moins partielle, car ses relations avec la Chine, son principal soutien, ne sont plus aussi bonnes qu’auparavant. Kim Jong-un, le leader nord-coréen, n’a pas hésité à éliminer physiquement son oncle Jang Song-thaek qu’il jugeait un peu trop à l’écoute de Pékin. Jouant aussi sur les tensions entre les Chinois et les Japonais, Pyongyang ouvre la porte et accepte une rencontre en Mongolie entre les parents de Megumi et leur petite-fille nord-coréenne. Il s’engage également sur la réactivation d’une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur tous les cas des personnes enlevées et promet des résultats. En réponse, Tôkyô lève ses sanctions qui portent notamment sur l’interdiction de tout commerce direct entre les deux pays et les transferts d’argent. La parole nord-coréenne est peu fiable et les rapports promis tardent à venir. Telle est la situation actuelle qui ne manque pas d’inquiéter les Yokota qui ont accepté qu’une photo de Megumi illustre désormais les affiches officielles concernant les ressortissants japonais enlevés par la Corée du Nord.
Nous sommes donc loin d’un règlement de cette question d’autant qu’elle n’est pas la seule dans le contentieux qui oppose Japonais et Coréens. Si le retour d’Abe Shinzô au pouvoir a permis de remettre le thème des kidnappés dans les têtes, son nationalisme a réveillé, sinon encouragé, le racisme anti-coréen. Plusieurs groupuscules ont multiplié les manifestations pour dénoncer la présence des Coréens sur le territoire japonais, n’hésitant pas à défiler dans les rues du quartier de Shin-Okubo, à Tôkyô, où vit une partie de la communauté coréenne. Le discours de haine (hate speech) relayé sur Internet et par les réseaux sociaux est devenu tellement fort que le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale des Nations Unies s’est saisi, l’été dernier, de la question. Le 9 décembre, la Cour suprême du Japon a statué pour sa part que les campagnes menées contre les Coréens sur le territoire national relevaient de la discrimination raciale. Plusieurs collectivités locales, parmi lesquelles la ville de Saitama, au nord de Tôkyô, ou la préfecture de Tottori, sur la mer du Japon qui abrite le port de Sakai Minato où les bateaux nord-coréens sont autorisés à accoster, ont réclamé au gouvernement des mesures légales pour lutter contre ces dérives racistes dont les Coréens sont actuellement les victimes. Pour l’instant sans résultats.
Autre sujet de friction avec la communauté nord-coréenne présente au Japon, la question des écoles coréennes dont le financement est en partie assuré par la Corée du Nord et le gouvernement japonais. On en compte environ 70 dans tout le pays. Elles se distinguent par la présence de portraits des leaders nord-coréens dans les salles de classe, le port de la tenue traditionnelle chima jeogori pour les femmes et un enseignement en partie influencé par celui en vigueur au nord du 38e parallèle. Mais globalement, les cours dispensés dans ces établissements ressemblent à ceux des lycées japonais puisque 40 % des élèves qui en sortent peuvent poursuivre leurs études supérieures dans l’archipel. Si elles sont si nombreuses, c’est qu’elles s’adressent à une communauté composée de quelque 500 000 personnes. Leurs effectifs actuels s’élèvent à environ 8 000 élèves contre 40 000 au début des années 1960. Profitant de la mobilisation autour de la question des personnes enlevées, de la montée en puissance d’un discours anti-coréen, le gouvernement japonais a annoncé son intention de s’en prendre au financement, menaçant ainsi l’existence de ces écoles fondées après la guerre par les Coréens qui s’étaient installés dans l’archipel pendant la période de colonisation de la péninsule coréenne par le Japon (1910-1945). Abe Shinzô a supprimé les allocations aux familles qui inscrivent leurs enfants dans d’autres établissements que les écoles japonaises tandis que la préfecture d’Osaka, où vit une grande partie de la communauté coréenne, a suspendu la subvention annuelle de 185 millions de yens qu’elle allouait aux écoles coréennes sur son territoire.
Dans ce contexte d’intolérance, l’écrivain Murakami Haruki, qui a ouvert un site temporaire pour répondre aux questions de ses lecteurs, a exprimé son inquiétude  à propos du discours de haine qui se répand dans le pays. Des paroles sensées, mais qui ne permettront pas de régler un problème complexe avec une dimension historique (colonisation, travail forcé), géopolitique (guerre froide, programme nucléaire nord-coréen) et nationaliste. De quoi vous faire perdre le nord.
Odaira Namihei