La bataille du rail a été gagnée

Quatre ans après le tsunami qui a tout emporté y compris les trains, leur remise en service suscite l’enthousiasme local.

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Le 11 mars 2011, à Onagawa. Le train n’a pas fait le poids face à la terrible déferlante. ©Asahi Shimbun

Il aura fallu quatre ans, quatre longues années pour que les lignes JR Ishinomaki et Senseki soient enfin rétablies et que les habitants puissent à nouveau croiser la silhouette familière du train et entendre le bruit si particulier de son passage sur les rails. Un signal fort pour une population qui avait fini par douter de la bonne volonté de l’ancienne société publique ferroviaire, d’autant qu’à quelques dizaines de kilomètres de là, une autre ligne exploitée par la toute petite compagnie Sanriku Tetsudô a réussi à remettre en service ses deux tronçons Kita Riasu (71 km entre Kiji et Miyako) et Minami Riasu (36,6 km entre Kamaishi et Sakari) bien avant le géant JR East qui a traîné des pieds pour entreprendre les travaux indispensables à une reprise normale du trafic sur l’ensemble de ses deux lignes grandement endommagées lors du séisme et du tsunami du 11 mars 2011.
A l’instar du réseau de la Sanriku Tetsudô, les lignes Ishinomaki et Senseki ont la particularité d’avoir été construites le long de la côte, offrant ainsi aux passagers des paysages uniques d’une grande beauté. Mais cette proximité avec la mer leur a été fatale dans les minutes qui ont suivi le terrible tremblement de terre d’il y a quatre ans. La déferlante, qui a balayé le nord-est de l’archipel, a emporté les rails, les ouvrages d’art et la plupart des gares, laissant derrière elle le chaos et la désolation. A Onagawa, terminus de la ligne Ishinomaki, bon nombre de Japonais ont gardé en mémoire l’image de ce train retourné et cabossé que la puissante vague a transporté sur plusieurs centaines de mètres avant de le laisser reposer sur des tombes à flanc de colline. Cela sonnait symboliquement comme la mort du train dans cette région.

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Le retour de train est un tournant dans la phase de reconstruction de la région. ©Ishinomaki Hibi Shimbun

Or la disparition du chemin de fer est synonyme de la condamnation à terme de la région elle-même. C’est la raison pour laquelle, un peu plus au nord d’Onagawa, les responsables de la Sanriku Tetsudô n’ont pas pu se résoudre à abandonner leurs deux tronçons. Quelques jours après la catastrophe de 2011, ils avaient réussi à remettre en service avec les moyens du bord une portion de 11 km, provoquant une vive émotion au sein de la population. “Cela m’a autant bouleversé que le retour des premiers tramways, à Hiroshima, trois jours après l’atomisation de la ville”, a d’ailleurs écrit le professeur Hara Takeshi, de l’université Meiji Gakuin, à Tôkyô, dans un ouvrage consacré aux trains et aux séismes. Et quand en avril 2014, l’ensemble des deux tronçons ont enfin été rétablis, c’est l’ensemble du Japon qui a célébré ce retour à la normale. Il faut dire que le chemin de fer est important sur le plan touristique, mais qu’il est essentiel dans la vie quotidienne de la population locale composée de nombreuses personnes âgées. La mise en place de bus de substitution n’a pas été perçue comme une solution viable à long terme par les habitants. L’irrégularité du trafic routier, les conditions météorologiques parfois très dures dans cette région sont autant de bonnes raisons pour amener JR East à se lancer enfin dans les travaux de remise en service des deux lignes dans leur ensemble.

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La pose de nouveaux rails ouvre des perspectives. ©Ishinomaki Hibi Shimbun

Leur réouverture complète au printemps 2015 est une extraordinaire nouvelle, car elle est perçue comme la véritable expression d’une volonté de tourner la page après quatre années de tergiversations qui n’ont pas favorisé la reconstruction de cette région meurtrie par le déchaînement de la nature. Le retour du train signifie que l’on peut de nouveau envisager de s’installer. A Onagawa, par exemple, la disparition de la gare n’a pas incité à la reprise des constructions de logements dans la mesure où la demande était faible faute de transports en commun dignes de ce nom. Avec un service de train fonctionnant  normalement, la physionomie de toutes les villes concernées – Higashi-Matsushima, Ishinomaki ou encore Onagawa pour n’évoquer que les principales – va changer et bon nombre d’entre elles vont connaître un regain d’activités. Le rétablissement complet de ces deux lignes marque comme la fin d’une longue période de convalescence après un grave accident. Il faut maintenant faire en sorte d’effacer  les cicatrices encore nombreuses. “Grâce à cela, Ishinomaki va pouvoir aller de l’avant”, confie Yoshida Azusa, jeune enseignante, pour qui l’absence de train pendant toutes ces années a été vécue comme un cauchemar. Faisant ses études à Sendai, la jeune femme a rencontré pas mal de difficultés pour se déplacer. Prévue pour juin, la reprise du service normal sur les 50,2 km de la ligne Senseki est un tournant car désormais il faudra à peine une heure pour relier Sendai à Ishinomaki.
Un changement qui réjouit Sasaki Kazuo, le chef de gare d’Ishinomaki nommé à ce poste en juin 2014. Pour lui, il ne fait aucun doute que la ville a tout à gagner de ce retour à la normale. “On passe de la phase de reconstruction à celle du développement”, assure-t-il. Pour celui qui s’est aussi occupé de la promotion de la région au sein de JR, la remise en service des deux lignes devrait agir comme “un accélérateur pour le tourisme”. “Jusqu’à présent, il était très difficile de fixer la population et d’accroître les activités. Le train va permettre de redynamiser les échanges et apporter du sang neuf”, explique-t-il avec confiance. “Il est évident que la reprise du service va attirer l’attention des médias nationaux sans parler de celle des opérateurs touristiques. Et cela va avoir pour conséquence d’attirer les gens”, ajoute-t-il. Sasaki Kazuo a sans doute en tête l’extraordinaire engouement provoqué par la réouverture de deux tronçons de la Sanriku Tetsudô en avril dernier. Célèbre pour la qualité de ses fruits de mer et son musée consacré au mangaka Ishinomori Shôtarô, la ville d’Ishinomaki dispose de nombreux atouts pour satisfaire les gourmets et les curieux.

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Ôhmi Kôichi s’est beaucoup investi pour qu’Onagawa présente un nouveau visage et puisse revivre. ©Ishinomaki Hibi Shimbun

Ce n’est pas Ôhmi Kôichi qui dira le contraire. Le patron du quotidien Ishinomaki Hibi Shimbun s’est beaucoup investi depuis les tragiques événements de mars 2011 pour redonner à sa région toute sa vigueur. La remise en service du tronçon de la ligne Ishinomaki entre Onagawa et Ishinomaki est, à ses yeux, fondamentale pour sortir cette partie de la région de l’isolement dans lequel elle a été plongée après le passage du tsunami meurtrier. “C’est un projet qui vise à régénérer une zone qui a perdu 80 % de ses habitants”, confie-t-il. “Onagawa est à la fois le terminus et le point de départ de cette ligne de train, ce qui lui donne une importance capitale”. Confiant dans le potentiel de sa ville, il évoque les chantiers à venir et les transformations que cela va lui apporter. Autour de la gare d’Onagawa imaginée par l’architecte Ban Shigeru qui sera inaugurée le 21 mars, de nombreux projets sont déjà en cours. Le fait que le lauréat du prix Pritzker 2014 soit le maître d’œuvre de ce bâtiment est aussi très important puisqu’il a été très impliqué dans la construction de logements d’urgence dans cette ville (voir Zoom Japon, n°19, avril 2012). C’est en quelque sorte une continuité logique à laquelle on assiste aujourd’hui. La plupart de ceux qui veulent redonner son souffle à la ville souhaitent qu’elle puisse s’appuyer sur ses points forts. “La décision de ne pas créer de remblai susceptible de gâcher le paysage est une bonne chose”, estime Ôhmi Kôichi, en montrant la magnifique vue sur la baie. “Puisque tous les terrains faisant face à la mer appartiennent désormais à la mairie, il a été décidé de créer un chemin d’une quinzaine de mètres de largeur qui permettra aux voyageurs sortant de la gare de se rendre directement sur le front de mer où ils pourront trouver une zone commerciale et un parc”, explique-t-il. Il s’est battu pour qu’Onagawa ne connaisse pas le sort d’autres cités touchées par le séisme, mais dont la reconstruction a été confiée à des bureaucrates sans imagination. “L’urbanisme n’est pas une affaire de bureaucrates. Si les gens qui ont la possibilité de changer les choses ne le font pas, alors il ne se passera rien”, assure le  patron de l’Ishinomaki Hibi Shimbun qui se félicite de ne pas avoir connu ce destin à Onagawa. Jouxtant la gare, un complexe thermal baptisé Yuppopo va aussi voir le jour tandis qu’à l’automne 2015 la rue commerçante devrait être totalement achevée pour permettre à la population et aux touristes de profiter des excellents poissons et fruits de mer pêchés dans la baie.
On peut donc être sûr que l’inauguration officielle de la ligne Ishinomaki sera saluée par des larmes de joie comme cela avait été le cas, l’an dernier, avec la réouverture des deux tronçons de la Sanriku Tetsudô. Le train possède encore un extraordinaire pouvoir d’émotion. Et ceux d’entre vous qui pourront emprunter ces lignes ne manqueront pas de le remarquer, rien qu’en contemplant les paysages qu’il traverse dans cette partie si belle du Japon.
Odaira Namihei & Hirai Michiko