Crueler Than Dead : Rencontre avec un duo de choc

Inédit au Japon, Crueler than dead est le fruit du travail de deux amateurs de cinéma qui n’ont pas leur langue dans la poche.

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Crueler than dead de Saimura Tsukasa et Takahashi Kozo, trad. Marie-Saskia Raynal, éd. Glénat, 10,75€.

Glénat vient de publier Crueler than dead, un manga zombie de Saimura Tsukasa et Takahashi Kozo. A 36 ans, le premier est scénariste. Il est particulièrement célèbre au Japon pour ses histoires de zombies et son travail actuel en solo Igai / The Play Dead / Alive a été traduit en plusieurs langues. Takahashi Kozo, 39 ans, travaille, quant à lui, dans le manga depuis de nombreuses années. Il a été l’assistant de Hanazawa Kengo pour I Am a Hero et d’Otagaki Yasuo pour Moonlight Mile. Le duo au look hipster a eu la gentillesse de partager ses réflexions sur les mangas, les films d’horreur et l’activité de leur cercle dôjinshi.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Takahashi Kozo : Il y a environ 12 ans. Nous avons tous les deux été assistants d’Otagaki Yasuo pour son manga Moonlight Mile. Lorsque Saimura a rejoint l’équipe, j’avais déjà travaillé sur ce projet depuis quelques années. J’étais alors un des principaux assistants.
Saimura Tsukasa : Nos bureaux étaient côte à côte. C’était donc très facile de discuter. C’est ainsi que nous avons découvert que nous partagions le même intérêt pour les films de zombies.

Kawaguchi, Saitama prefecture, March 27 2015 - Portrait of Japanese mangakas Saimura Tsukasa (left) and Takahashi Kozo (right) near Kawaguchi station.
Les mangakas japonais Saimura Tsukasa (gauche) et Takahashi Kozo (droite) près de la gare Kawaguchi. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Est-ce que le travail d’assistant est aussi dur qu’on le dit ?
S. T. : Oui, ça l’est. Pour moi, ce fut vraiment une période difficile. C’est une période de ma vie dont je n’aime pas vraiment parler (rires).
T. K. : Quand il est arrivé, j’ai pensé qu’il ne tiendrait pas une semaine, mais il a persévéré.
S. T. : Les nuits de travail sont particulièrement difficiles. Quand vous devez tenir un délai, il n’y a pas un moment pour se reposer. Vous devez continuer à dessiner jusqu’à ce que le travail soit achevé. Cela dit, notre équipe était plutôt bien organisée de sorte que nous étions mieux lotis que d’autres assistants.

Pourquoi aimez-vous autant les histoires de zombies ?
S. T. : Ça a été un coup de foudre. J’ai vu le film Zombie Nightmare quand j’étais à l’école primaire (Takahashi était déjà au collège) et je me suis dit “waouh ! des zombies !!!” J’aime tous les types de films d’horreur et j’ai passé mon enfance à me forger une connaissance dans le genre jusqu’à ce que je tombe sur La Nuit des morts-vivants de George Romero quand j’étais adolescent.
T. K. : Bien sûr, beaucoup de gens ont connu les zombies grâce à Thriller, le clip vidéo de Michael Jackson. Les années 1980 ont été un grand moment pour les fans de films d’horreur parce qu’on en diffusait souvent à la télévision, surtout après minuit. Il y avait soit des films d’horreur soit des films érotiques. J’ai perdu beaucoup d’heures de sommeil à les regarder et mes notes à l’école ont chuté (rires).

Et vos parents ne vous disaient rien ?
S. T. :  Mon père partageait la même passion pour le cinéma. Quand j’étais enfant, nous vivions à Hong Kong et nous passions une grande partie de notre temps libre à regarder des vidéos louées à la maison.
T. K. : Quand le tueur en série Miyazaki Tsutomu, qu’on disait fan de films d’horreur, a été arrêté en 1989, cela a marqué la fin du boom de l’horreur au Japon.

Igai est publié sous forme de série dans Gekkan Comic Ryû. Comment cela s’est-il passé ?
S. T. :  Je l’ai présenté à un certain nombre d’éditeurs, en leur expliquant le plan de l’histoire. Ils ont proposé quelques modifications, et finalement nous avons conclu un accord. J’ai eu de la chance parce qu’il y a actuellement une sorte de retour du zombie dans le manga grâce au succès de I Am a Hero.
T. K. : N’empêche que Crueler than dead a été rejeté par tous les éditeurs. Tous ceux à qui nous l’avons montré étaient d’accord pour dire que c’est une histoire intéressante, mais ils l’ont trouvé graphiquement trop violente.

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Crueler Than Dead © 2015 Tsukasa Saimura et Kozo Takahashi / Éditions Glénat
Quelle est la principale différence entre Igai et Crueler than dead ?
S. T. :  Au niveau de l’histoire, dans Crueler than dead, le monde a été conquis par les zombies, mais un vaccin est développé qui peut inverser le processus et guérir ceux qui ont été infectés. Igai, pour sa part, est une pandémie zombie. L’histoire commence au moment où la crise est en train de démarrer.
T. K. : En outre, puisque Crueler than dead n’a pas été publié au Japon, nous avons été libres d’expérimenter et de faire ce que nous voulions. En revanche, pour Igai, Saimura travaille avec un éditeur qui intervient toujours pour dire des choses du genre “montrer les intestins, ce n’est pas bien, il faut couvrir les seins avec un peu de lettrage ou tu dois changer ceci et cela”.
S. T. :  Lorsque vous visez un lectorat entre 15 et 18 ans, vous devez toujours être prudent sur ce que vous pouvez faire et ce que vous ne pouvez pas. Si vous allez au-delà de certaines limites, vous êtes sûrs d’avoir des problèmes. Voilà pourquoi tous les mangaka pratiquent une sorte d’autocensure.

Glénat présente Crueler than dead comme un mélange de Walking dead, Mad Max et Alien. Qu’est-ce qui vous a inspirés ?
S. T. :  Nous sommes des fans de cinéma et nous aimons tous les genres, pas seulement les films d’horreur. Mais de façon générale, nous avons été inspirés par différentes choses. Personnellement, j’aime beaucoup les histoires dramatiques. A l’avenir, je voudrais publier une histoire d’amour même si je doute qu’on me laisse faire. Mais au fond, même lorsque vous composez un manga d’horreur, vous ne pouvez pas écrire une bonne intrigue si vous n’avez pas un esprit ouvert.

Que pensez-vous de Resident evil ?
(Les deux hommes ont un fou rire) S. T. :  Nous sommes redevables à ces films parce qu’ils ont contribué à renouveler l’intérêt pour les histoires de zombies. Mais à part cela, ils ne sont pas très bons dans l’ensemble. On ne peut même pas dire qu’il s’agit de véritables histoires d’horreur. Il s’agit plus de films d’action qui ne me plaisent pas tant que ça.

Auparavant, il n’existait qu’un seul type de zombie dans les histoires qui étaient publiées. Ils marchaient lentement et apparemment sans but ni fin. Ils avaient l’air dangereux et stupides à la fois. Aujourd’hui, nous avons des zombies qui courent, des histoires d’amour entre zombies, etc. Que pensez-vous de cette tendance à la diversification ?
T. K. : Nous aimons aussi bien les zombies qui marchent que les zombies qui courent. Ils sont tous les deux présents dans nos mangas. Pour le reste, je pense que les choses vont trop loin. Franchement des histoires d’amour entre zombies ! Et pourquoi pas des zombies comiques tant qu’on y est ! Ceux qui font ça dénaturent le genre zombie. Les zombies ne sont pas censés être mignons !

Kawaguchi, Saitama prefecture, March 27 2015 - Portrait of Japanese mangakas Saimura Tsukasa (left) and Takahashi Kozo (right) near Kawaguchi station.
C’est une même passion pour le cinéma de genre qui a réuni les deux talentueux auteurs. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Vous avez choisi plusieurs endroits de Tôkyô pour planter votre histoire. Comment avez-vous procédé au choix ?
S. T. : L’histoire commence dans la préfecture de Gunma, au nord de la capitale, et se déplace progressivement vers Tôkyô, en passant par Omiya et Kawaguchi dans la préfecture voisine de Saitama. Je connais très bien Kawaguchi parce que j’y ai vécu de nombreuses années. Je voulais l’utiliser dans l’histoire. J’ai même fait figurer l’Elsa Tower 55 et ses 186 mètres de hauteur. Elle se trouve à proximité de la gare de Kawaguchi.
T. K. : Le plus drôle, c’est que j’ai dessiné à la fois la Tour Elsa et le Tôkyô Dome, sans jamais y avoir mis les pieds. J’ai juste fait appel à mon imagination (rires).

Pouvez-vous dire un mot de Mokuzô Kenchiku 50 kai ?
S. T. : Nous avons choisi ce nom parce qu’il sonne comme celui d’un magasin ou d’une entreprise. Au Japon, si vous voulez vendre vos œuvres lors d’un rassemblement de dôjinshi, vous devez créer votre propre cercle. La plupart d’entre eux sont en fait composés de seulement une ou deux personnes. Quoi qu’il en soit, nous vendons nos œuvres au Comiket et au Comitia depuis 2011.

Est-ce que le Comiket et le Comitia sont aussi différents qu’on le dit ?
S. T. : Oui, ils sont très différents. Tout d’abord, le Comiket est beaucoup, beaucoup plus grand que le Comitia. Le premier attire régulièrement 500 000 personnes en deux jours. Le second ne dépasse pas un dixième de ce nombre. D’autre part, le Comitia se tient quatre fois par an, y compris à Ôsaka et dans d’autres villes moins importantes. Le Comiket ne se déroule qu’à Tôkyô, en été et à la fin de l’année.
T. K. : Une distinction importante est liée au fait que les cercles à Comitia ne vendent que des œuvres originales, comme notre manga, alors que la plupart des choses que vous trouvez au Comiket sont des parodies de mangas déjà commercialisés comme One Piece ou Sailor Moon. Pour la même raison, le cosplay est interdit au Comitia, alors que le Comiket est célèbre pour toute l’activité de cosplay qui se déroule à l’extérieur.
Propos recueillis par Jean Derome