Kikai Hirô : l’homme de Shitamachi

Considéré comme l’un des meilleurs photographes du monde, l’artiste est en France pour une exposition exceptionnelle.

Tokyo, July 28 2015 - Portrait of Japanese photographer Hiroh Kikai in Asakusa's Senso-ji, where he took his famous black and white portraits.
Hikai Hirô. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

A première vue, le portrait photographique n’a rien de compliqué. Mais pour arriver à un résultat satisfaisant, cela demande beaucoup de patience et de discipline. Depuis plus de 20 ans, Kikai Hirô se concentre sur cette forme d’expression. Il a pris en photo des centaines d’inconnus qui passaient le long du mur d’un temple à Tôkyô où le photographe aime se tenir. Cette approche ascétique a été récompensée puisqu’il est aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs portraitistes de la planète. Zoom Japon l’a rencontré dans son “studio” extérieur à Asakusa. Il nous a confié sa passion pour la photographie, sa philosophie et son humanité.

Vous êtes né dans la préfecture de Yamagata, laquelle se trouve dans le nord-est de l’archipel. Avez-vous conservé des liens avec votre région natale ?
K. H. : Mes deux sœurs aînées y vivent encore. Je leur rends visite deux fois par an, parce que j’aime les nombreuses stations thermales qu’on y trouve et les fameuses soba (nouilles à base de farine de sarrasin) de Yamagata.

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Un homme portant un manteau et qui prétend qu’il a été fait de la peau de 28 blaireaux, 1999. ©Kikai Hirô
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Une fille qui dit : “bien sûr que c’est un vrai tatouage”, 2007. ©Kikai Hirô

De nombreux jeunes qui sont nés dans les régions rurales sont montés à Tôkyô pour leurs études. Avez-vous suivi la même voie ?
K. H. : Oui. Après le lycée, j’ai commencé à travailler dans l’administration locale, mais je ne pouvais pas résister à l’appel de la capitale. D’autant que pour la plupart des étudiants, l’entrée à l’université représente quatre années de vacances. Au bout d’un an, j’ai donc démissionné de mon travail pour entrer à l’université Hôsei où j’ai étudié la philosophie.
Comment un étudiant en philosophie devient-il photographe ?
K. H. : J’ai choisi d’étudier la philosophie parce que je me sentais incapable de suivre des cours sur des sujets aussi pratiques que l’économie ou la technologie. Je voulais trouver quelque chose qui permette de m’exprimer. La philosophie était une matière parfaite. Pendant mes “vacances universitaires”, je me suis beaucoup intéressé au cinéma. J’appréciais beaucoup des réalisateurs européens comme Federico Fellini ou Andrzej Wajda. Malheureusement, pour réaliser des films, il faut pas mal d’argent. Comme je n’en disposais pas, c’était un rêve inaccessible. Mon professeur de philosophie m’a alors présenté Yamagishi Shôji qui était responsable du magazine Camera Mainichi. Jusque-là, je n’avais jamais manifesté d’intérêt pour la photo. Mais un jour de 1969, Yamagishi Shôji  m’a montré un livre de la photographe américaine Diane Arbus qui m’a littéralement soufflé. J’ai passé des heures à regarder ses portraits. A l’époque, je ne possédais pas d’appareil photo. Mais j’ai compris que faire des photos était plus abordable que de réaliser un film. Je me suis alors lancé dans l’aventure photographique.

Imaginiez-vous déjà devenir photographe professionnel ?
K. H. : Pas vraiment. Je pensais que le seul moyen de vivre de ses photos était de faire de la photographie à des fins commerciales. Et je n’en avais vraiment pas envie. Si je voulais devenir un vrai photographe, je devais séparer cette activité de mon travail. Par ailleurs, j’avais le sentiment de devoir acquérir plus d’expérience dans la vie. J’ai trouvé un boulot dans la pêche et je suis parti huit mois en mer sur un thonier.

J’ai appris que vous utilisiez toujours le même appareil depuis cette époque.
K. H. : Le voici ! (il sort son Hasselblad 500CM). Mon professeur Fukuda Sadayoshi ne m’a pas seulement enseigné la philosophie, il est devenu mon mentor tout au long de mon existence. Un jour, il m’a parlé de cet appareil d’occasion. Il coûtait 600 000 yens ! Une fortune, l’équivalent d’une petite voiture. Mais il m’a dit que le propriétaire était prêt à s’en séparer pour la moitié du prix. A l’époque, j’étais complètement fauché. Il l’a alors acheté pour moi. C’est comme ça que je suis entré en possession de ce magnifique appareil avec un simple objectif de 80 mm. Mais je ne savais rien de la photographie. J’ai alors commencé à me lancer dans la photo pendant mon temps libre.

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Une professeur de danse traditionnelle japonaise, 1986. ©Kikai Hirô

Vous n’avez pas pu vivre de la photographie avant 1984. Vous aviez alors 40 ans. Comment avez-vous fait avant ?
K. H. : J’ai fait toutes sortes de boulots. J’ai d’abord été chauffeur de camion avant de travailler sur un chantier naval. Bien sûr, je continuais à prendre des photos jusqu’au jour où quelques-unes d’entre elles ont été publiées dans un magazine. L’éditeur m’a dit que j’avais du potentiel et il m’a encouragé à poursuivre et à m’investir davantage. En même temps, je voulais maîtriser le développement et l’impression des images. J’ai donc réussi à me faire embaucher dans un laboratoire photographique où j’ai travaillé de 1973 à 1976 comme technicien dans une chambre noire. Ensuite, j’ai bossé dans une usine du groupe automobile Isuzu.

Portraits d’Asakusa (2008) est votre ouvrage le plus connu. En quoi le quartier d’Asakusa est-il important dans votre travail de photographe ?
K. H. : Ce qui est amusant, c’est que beaucoup de gens pensent que je vis à Asakusa. Mais ce n’est pas le cas. Je m’y suis retrouvé par hasard et j’ai commencé à photographier là-bas. Un jour que je me promenais autour du temple Sensôji, j’ai découvert ce mur vermillon qui devenait gris foncé sur les photographies en noir et blanc, constituant un excellent fond pour mes photos. C’est comme ça que j’en ai fait mon “studio”. Je n’ai vécu qu’une courte période à Asakusa, mais j’ai conservé l’habitude de venir à mon “studio” plusieurs fois par semaine. Pour être tout à fait honnête, quand je prends des clichés, je me fiche de l’endroit où je me trouve et de la nationalité de mes modèles. Le plus important pour moi, c’est que la personne qui regarde mes photos soit en mesure de créer un lien avec elles.
Quel genre de personnes vous attire comme modèle potentiel ?
K. H. : Quand vous regardez mes portraits, vous devez vous dire que je suis attiré par les personnes atypiques. En réalité, ce n’est pas aussi simple que ça. Je ne suis pas à la recherche de monstres. Je cherche des gens dont le portrait peut révéler quelque chose de significatif et d’intéressant sur la condition humaine. Je suppose que cela est lié à ma formation de philosophe. C’est difficile à expliquer, mais certaines personnes ont une aura autour d’elles, un attrait universel qui transcende les frontières et les cultures. Dès que je les croise, je sais que ce sont les bons modèles. Bien sûr, ces gens sont difficiles à trouver. Il m’arrive parfois de passer trois ou quatre heures à Asakusa et de finir avec seulement deux ou trois photos. Quand je demande à quelqu’un de le prendre en photo, il refuse rarement. Je suppose que le genre de personnes que j’apprécie aime poser devant un appareil photo. Heureusement ce sont aussi des gens qui comprennent le contexte et ne réclament pas trop d’explications de ma part. On peut dire qu’il existe une compréhension naturelle et tacite entre nous.

Vous semblez peu intéressé par le numérique.
K. H. : A mes yeux, la photographie numérique est bonne lorsque vous voulez rassembler des informations ou montrer des faits. Mais si vous souhaitez utiliser la photographie comme un moyen d’expression, il n’y a rien de mieux que l’argentique. Vous avez besoin de vous entraîner pour vous améliorer et même le travail de développement et d’impression offre une qualité très tactile. En un sens, je considère cela comme un travail manuel pour lequel on ne réussit pas immédiatement à la perfection. La photographie numérique facilite beaucoup les choses, trop sans doute. Si bien que vous finissez par faire trop de clichés. C’est la raison pour laquelle je continue à pratiquer la photographie analogique et monochrome.

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Le vent qui suit la courbe de la rivière, 1985. ©Kikai Hirô

Vous n’aimez pas la couleur non plus ?
K. H. : La couleur me convient quand je veux m’amuser avec mon appareil photo, mais quand les choses deviennent sérieuses, je ne jure que par le monochrome. Je pense que la couleur n’est pas indispensable pour vous exprimer avec la photographie. Je pense qu’en cachant certaines informations comme la couleur, vous amenez le spectateur à jouer un rôle plus actif, car il utilise son imagination pour remplir les blancs.

Pourquoi avez-vous choisi de vous concentrer sur les portraits ?
K. H. : Je pourrais vous répondre que j’aime me lancer des défis dans la mesure où la photographie de portrait est très difficile à maîtriser. Pour moi, ce qui est trop facile à atteindre n’est pas intéressant. Les bons portraits vous racontent beaucoup plus de choses que ce que vos yeux captent d’ordinaire. Vous êtes en mesure de saisir, de sentir la vie que ces personnes ont vécu jusqu’à cet instant, leurs joies comme leurs peines. Parfois, il m’arrive de rencontrer la même personne 10 ou 15 ans après et il est intéressant de renouer avec elle pour découvrir ce qui a changé dans sa vie. Les portraits ne concernent pas seulement les gens. Quand je photographie un lieu en particulier, je fais aussi un portrait. En général, il n’y a personne sur ces clichés. Pourtant il en émane une atmosphère particulière et vous pouvez imaginer quel genre d’êtres y vivent et ce qu’ils y font.
Propos recueillis par Jean Derome

 

Infos pratiques :
Voyage à Asakusa – Photographies de Kikai Hirô
du 13 au 23 octobre – de 11 h à 19 h – Entrée libre.
Hôtel de l’Industrie, 4 place Saint-Germain-des-Prés, 75006 Paris – www.kikaihiro.com