Paroles de bôsôzoku

rare, God Speed You ! Black Emperor de Yanagimachi Mitsuo témoigne d’une époque révolue.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la culture biker a été synonyme de jeunesse, de liberté et de rébellion. Le cinéma s’y est intéressé à commencer par L’Equipée sauvage (1953) avec Marlon Brando. La plupart des films produits au cours des deux décennies suivantes l’ont été principalement aux Etats-Unis, mais le Japon a commencé à rattraper son retard à la fin des années 1960 avec la série de films Nora neko Rokku [Stray Cat Rock] sur un gang de motards féminins qui a lancé la carrière de l’actrice Kaji Meiko.
Alors que ces films mettaient en scène de jolies jeunes femmes sur fond de violence stylisée, la vie réelle dans les rues du Japon était gouvernée par un tout autre genre de gangs de motards, les bôsôzoku, souvent engagés dans des affrontements entre des bandes rivales ou des affrontements avec la police. Yanagimachi Mitsuo, le célèbre réalisateur, a dépeint ces délinquants dans son premier long-métrage emblématique God Speed You ! Black Emperor. Réalisé en 1976 pour la société de production de Yanagimachi, Gunro Films, à une époque où les bôsôzoku étaient à leur paroxysme, ce indépendant doit son titre au nom du gang que le cinéaste a suivi et dont il a interviewé les membres.
Les bandes de motards étaient alors tristement célèbres à l’époque pour leurs luttes sanglantes et leurs expéditions pour terroriser la population avec des sabres de bois, des tuyaux métalliques et des battes de base-ball. Elles les utilisaient pour vandaliser des voitures et elles étaient généralement considérées comme une nuisance pour la société. Les Black Emperor en dépit de leur nom grandiloquent sont plutôt calmes. Leur comportement asocial et contre le pouvoir s’exprime par le biais des croix gammées présentes sur leurs vêtements et d’autres expressions de ce type. Mais ils se montrent plutôt polis face à la police et la seule violence à laquelle est confronté le spectateur s’exprime quand un des membres reçoit une dérouillée pour avoir dérobé l’argent d’une collecte… Ce sont des enfants qui revendiquent fièrement d’être des sans-abris, mais qui, une fois leur virée avec les copains terminée, rentrent à la maison pour un petit-déjeuner bien mérité.
Un seul d’entre eux semble plus dur que les autres jusqu’au moment où il est arrêté comme suspect dans une affaire de taxi vandalisé. Alors qu’une date d’audience constitue une référence pour chaque voyou qui se respecte, ce gamin a trop peur d’affronter seul le juge et supplie presque sa mère de l’accompagner au procès. D’ailleurs, les seules femmes qui apparaissent face à la caméra de Yanagimachi sont les mères de ces voyous loufoques. Malgré leur machisme ostentatoire, ces jeunes sont tout simplement trop timides pour discuter avec des filles. Ils passent une bonne partie de la journée dans des bars pour réfléchir à des opérations comme le ferait un groupe de scouts.
Nous sommes très loin des motards en veste de cuir dépeint juste un an avant par Ishii Teruo dans Detonation! Violent Riders, un film mettant en vedette l’élégant Sonny en bôsôzoku. Les motards de Yanagimachi qui défilent sur l’écran portent de simples vêtements de rue au lieu des coûteux tokko-fuku, ces uniformes des unités spéciales de l’armée impériale, richement brodés de kanji (caractères chinois) et symboles impériaux qui font partie de la mode bôsôzoku. Les seuls éléments qui les rapprochent des bôsôzoku sont les bandeaux hachimaki et leur coiffure gominée qui les fait ressembler à une bande de yakuza en herbe.
Pour être un délinquant motorisé, il faut de l’argent. Car les motos coûtent cher et leurs transformations plus encore. Le facteur économique est cité comme l’une des raisons du déclin, apparemment irréversible, des gangs de motards au cours des 20 dernières années. Selon l’Agence nationale de la Police, en 2011, on n’en comptait plus que 9 064 contre 40 000 à leur zénith. Un grand changement par rapport à l’époque où les gangs étaient responsables de 80 % des crimes commis par des jeunes. L’autre facteur majeur de la disparition des bôsôzoku : les policiers eux-mêmes qui semblent enfin avoir perdu patience. Dans le documentaire de Yanagimachi, les flics passent la plupart du temps à suivre les jeunes, les réprimandant calmement et les avertissant des dangers de la moto. Aujourd’hui, le ton a complètement changé. Avec les lois adoptées en 2004, il est plus facile de les arrêter, et avec la multiplication des caméras de surveillance les membres de bandes de motards n’ont plus besoin d’être pris en flagrant délit pour être condamnés. Les autorités ont seulement besoin de recueillir suffisamment de preuves pour identifier les motards. Ils les arrêtent tranquillement et leur retirent leur permis.
Le film de Yanagimachi, malgré l’absence d’images choquantes, demeure un document fascinant sur certains aspects de la société japonaise que les spectateurs étrangers ont eu rarement l’occasion de voir. Malgré ses imperfections techniques et l’impression de revoir plusieurs fois la même scène en raison de la durée du film (90 mn) qui reste très honnête. Si vous avez envie de voir des motards circulant à toute vitesse dans la nuit, cela vaut vraiment le coup d’œil.
J. D.