RENCONTRE : 5 600 km à la force des mollets

Le vélo permet de découvrir des lieux que les moyens de transport classiques n’offrent pas. -Andrew Marston-
Le vélo permet de découvrir des lieux que les moyens de transport classiques n’offrent pas. -Andrew Marston-

43 jours pour aller du nord au sud de l’archipel. Un formidable périple réalisé par un groupe de copains.

Parcourir le Japon à pied est devenu au fil des ans une sorte de sous-genre dans la littérature consacrée aux voyages. En commençant par Alan Booth, auteur des Chemins de Sata [Actes Sud, 1992], quelques audacieux (certains diraient des fous) ont parcouru en marchant la distance qui sépare le cap Soya (le point le plus au nord du Japon) au Cap Sata (son point le plus méridional). En 2011, l’Américain Andrew Marston a décidé de faire la même chose, mais peu porté sur la marche, il a opté pour une bicyclette et entraîné ses deux amis Dylan Gunning et Scott Keenan pour ce long périple. Cela a donné l’ouvrage électronique Japan by bicycle, lequel retrace leurs 43 jours d’aventure sur plus de 5 600 kilomètres. Andrew Marston a eu la gentillesse de revenir sur son voyage pour Zoom Japon.

Pourquoi avez-vous décidé d’entreprendre un tel voyage ?
Andrew Marston : Tout a commencé aux États-Unis quand j’étais à l’université. A cette époque, je voulais aller au Japon et j’ai entendu parler de Tyler MacNiven et Craig Stanton qui, en différentes occasions, avaient traversé le pays à pied. Cinq jours après l’obtention de mon diplôme en 2009, j’ai finalement pris l’avion pour l’archipel où j’ai trouvé un emploi comme professeur d’anglais dans la préfecture de Fukuoka, sur l’île de Kyûshû. Deux ans plus tard, j’ai décidé de retourner aux Etats-Unis. C’est à ce moment-là que je me suis souvenu des voyages de Tyler et Craig et je me suis dit que, s’ils avaient pu le faire, pourquoi pas moi. Il était important pour moi de me prouver que j’en étais capable. Puis, un mois avant le début du voyage, se sont produits le tremblement de terre et le tsunami qui ont ravagé la région du Tôhoku. Nous avons transformé notre périple en une collecte de fonds qui nous a permis de récolter plus de 13 500 dollars pour les victimes de la catastrophe.

Vous êtes-vous préparés pour ce long trajet ?
A. M. : Mettre sur pied cette aventure a été en réalité beaucoup plus facile que je ne le pensais initialement. J’avais acheté tout l’équipement aux Etats-Unis lors de mon passage en 2010. Les seules choses que j’ai achetées au Japon ce sont les chambres à air car celles dont je disposais avaient des valves rares au Japon. Je pense que j’aurais dû installer des sacoches à l’avant afin de mieux répartir le poids sur mon vélo. Pour ce qui est de l’organisation, je pense que Scott et Dylan ont dû faire plus de concessions que moi dans la mesure où ce voyage les obligeait à interrompre leur vie pendant deux mois. Nous n’avons pas choisi notre itinéraire avant de partir, préférant avancer au fur et à mesure, en utilisant mon iPhone et un petit guide que nous avions acheté avant de partir.

Comment la catastrophe du 11 mars 2011 a-t-elle affecté votre projet ?
A. M. : Il est évident que les questions de sécurité primaient sur le reste. Nous avons donc envisagé de modifier notre route. Comme plans de rechange, nous avions pensé éviter le Tôhoku en prenant un ferry jusqu’à Hokkaido ou encore de faire une simple boucle dans le sud de l’archipel voire même de ne plus parcourir le Japon pour nous concentrer sur la seule Corée du Sud. Heureusement, nous avons pu en définitive suivre notre itinéraire initial.

Quel a été le pire moment au cours de votre long périple ?
A. M. : Je suppose que ce sont les derniers 20 km qui nous menaient au Mont Fuji sous une pluie torrentielle d’un typhon après minuit, le 27e jour. Nous voulions arriver chez notre hôte avant le typhon qui approchait. Mais nous avons réalisé que sa maison se situait à environ 30 km plus loin que nous l’avions prévu et nous nous sommes retrouvés à pédaler sous des tonnes d’eau vers minuit. Pour aggraver les choses, nous avons par erreur bifurqué sur l’autoroute.
Avez-vous des conseils à donner à des personnes qui souhaiteraient faire comme vous ?
A. M. : Avant de commencer, l’important est d’en apprendre le plus possible sur votre vélo et d’être capable de vous en occuper tout au long du périple. Il faut aussi que vous soyez en bonne forme physique. Avant de partir, je pense que je n’avais pas fait plus de 30 km à bicyclette et je l’ai payé chèrement au cours des deux premières semaines. Si je dois refaire quelque chose de similaire à l’avenir, je m’entraînerai deux mois à l’avance au moins quatre jours par semaine. Et si vous venez de l’étranger, consultez les règlements de la compagnie aérienne sur la prise en charge des vélos. La plupart d’entre elles ont des règles particulières concernant les vélos indépendamment du nombre de bagages que vous transportez.

Le Cap Sata, le point le plus méridional de l’archipel atteint au terme de 5 600 km à bicyclette. -Andrew Marston-
Le Cap Sata, le point le plus méridional de l’archipel atteint au terme de 5 600 km à bicyclette. -Andrew Marston-

Que diriez-vous pour l’itinéraire ?
A. M. : A moins d’avoir un calendrier serré, je vous suggère de vous imposer au moins un jour de repos par semaine et de réserver quelques jours supplémentaires pour avoir le temps d’explorer, de se prélasser et de passer du temps avec les gens que vous rencontrez le long du chemin. Nous avons pris 43 jours, mais si nous avions fait 50 ou même 55 jours, je pense que ces jours supplémentaires n’auraient pas été une perte de temps ni d’argent.

Comment avez-vous fait pour la nourriture ?
A. M. : Nous avons emporté du matériel de camping, et acheté la plupart de nos aliments dans les supérettes. Chacune d’entre elles dispose d’un rayon avec des plats préparés à des prix raisonnables. Si vous arrivez juste après l’heure du déjeuner ou du dîner, ils sont souvent bradés. Mon conseil est de manger chaque fois que vous le pouvez. Nous avons eu parfois du mal à rester au top, parce que nous brûlions des calories non-stop.

Etait-il difficile de trouver des sites pour camper ?
A. M. : Pas vraiment. Nous avons campé dans des parcs de quartier, sur des plages, des terrains de sport et d’autres lieux publics sans problème. Même les petits sanctuaires locaux dans les zones rurales ont presque toujours quelques bons endroits pour planter une tente. La clé pour le camping est d’être poli et de vous assurer que vous n’êtes pas dans le chemin de quelqu’un, de ne laisser aucune trace de votre passage et de partir tôt le matin. On n’a jamais eu de problèmes avec la police.

Outre le camping, vous avez séjourné chez l’habitant. Était-ce des gens que vous connaissiez déjà ?
A. M. : Nous faisions une recherche sur le site couchsurfing.com. Deux à quatre jours avant notre arrivée prévue dans une région, nous postions des demandes aux personnes qui proposaient un hébergement. Nous avons été très chanceux à cet égard. Un jour, par exemple, nous sommes arrivés dans l’appartement d’un artiste. Il avait laissé à notre intention de délicieuses spécialités japonaises et a tout fait pour que nous nous sentions chez nous. Une autre option pour les cyclistes peu fortunés est l’hôtel capsule et le café Internet. Si votre japonais est assez bon et si vous arrivez à bien vous débrouiller, vous avez une chance d’être invité par une personne locale. Cela n’est pas systématique, mais cela nous est arrivé plusieurs fois.

Voulez-vous ajouter quelque chose ?
A. M. : Voyager en vélo offre une liberté d’explorer les ruelles et une expérience de première main de découvrir la campagne bien mieux que par la fenêtre d’un train. Pour moi, le défi du voyage ne fut pas sa longueur, mais l’effort de pédaler quotidiennement. Cela ne nous a pas frappés immédiatement, mais chaque jour, cela nous a affectés et fatigué mentalement. Mais si vous êtes vraiment motivé, vous pouvez facilement surmonter ces problèmes. Notre tour est la preuve qu’il n’est pas nécessaire d’être un surhomme pour réaliser de grandes choses.
Gianni Simone

Des règles à respecter pour ne pas dérailler
Si vous voulez connaître les règles pour faire du vélo au Japon, n’interrogez pas un Japonais, car, à ses yeux, la seule “règle” qui vaille est de “circuler en toute sécurité et éviter les accidents.” En fait, il y a de nombreuses règles. Mais d’un côté, elles sont très compliquées et de l’autre, elles sont si peu contraignantes que presque personne ne s’en soucie de toute façon. Mais comme à Zoom Japon, nous sommes très préoccupés par la sécurité de nos lecteurs, voici une courte liste des choses à vous souvenir lorsque vous pédalerez dans l’archipel.
• Faire du vélo sous l’influence de l’alcool peut vous valoir jusqu’à cinq ans d’emprisonnement ou une amende pouvant atteindre 1 million de yens. Cependant, à moins que vous soyez responsable d’un accident grave et que vous blessiez quelqu’un d’autre que vous-même, la police ne s’intéressera pas à votre cas. Au pire, les agents vous emmèneront au kôban (poste de police) le temps de vous dégriser. Ils vous relâcheront après vous avoir sermonné.
• Circuler la nuit sans lumière, en utilisant un parapluie, un téléphone cellulaire ou un iPod peut vous coûter jusqu’à 50 000 yens. A moins de blesser quelqu’un aucun policier ne vous arrêtera surtout s’il s’agit d’un parapluie ou d’un iPod.
• Transporter un passager de plus de 6 ans peut vous valoir une amende pouvant aller jusqu’à 20 000 yens. Cependant, c’est une pratique courante chez les élèves du secondaire, les couples et les amis, alors vos chances d’être arrêté sont assez minces. Rouler juste prudemment !
• Ne pas s’arrêter à un feu rouge ou un stop, ou circuler à vélo dangereusement (par exemple avec des freins cassés) est une autre infraction punissable jusqu’à 3 mois d’emprisonnement ou d’une amende pouvant atteindre 50 000 yens. Mais pourquoi s’arrêter quand personne n’arrive ? Je vois régulièrement des gens qui ralentissent mais qui ne cessent pas pour autant de pédaler, même devant un kôban, quand ils ne voient pas arriver de voiture. Rappelez-vous toutefois que c’est dangereux. 40 % des décès de cyclistes au Japon sont liés à des imprudences au niveau des feux rouges ou des stops. Ne dites pas que je ne vous ai pas prévenu.
• Étonnamment, ce n’est qu’en juin 2008 que la loi sur le port du casque a été introduite au Japon. Actuellement, tous les enfants de moins de 13 ans doivent porter un casque en vélo, même s’ils montent en tant que passager. Bien sûr, quelques agents de police appliquent effectivement la loi. Les adultes, quant à eux, n’ont aucune obligation d’en porter.
• La pratique du vélo sur la route ou sur les trottoirs au Japon est entourée par tant de mythes et de légendes que vous allez probablement obtenir des réponses différentes selon la personne à qui vous poserez la question. La vérité est qu’il est permis de rouler sur les trottoirs au Japon … sauf là où ce n’est pas permis. D’accord, une fois encore… D’après la loi japonaise, les vélos sont classés comme véhicules légers, et en tant que tels ils sont tenus d’emprunter la route. Mais au début des années 1970, la Loi sur la circulation routière a été modifiée pour permettre aux cyclistes de rouler sur les trottoirs spécialement désignés pour cela. A partir de là, tout est devenu de plus en plus flou. La chose la plus importante à se rappeler, cependant, est que lorsque vous êtes à vélo sur le trottoir, vous devez toujours céder la priorité aux piétons. Le trottoir est le domaine du piéton. S’il y a un accident, c’est vous qui aurez toujours tort.
• En règle générale, en cas d’accident, la police blâme en général le plus gros véhicule. Dans le cas d’un accrochage entre une voiture et un vélo, le conducteur de la voiture est automatiquement en faute. Quand un cycliste blesse un piéton, c’est le premier qui est en faute et qui doit couvrir les frais médicaux de l’autre partie. G. S.