Littérature : Les combats d’Ôe Kenzaburô

Gallimard publie un recueil qui met en avant les textes les plus emblématiques de l’œuvre du prix Nobel japonais.

Depuis qu’il s’est lancé dans l’écriture, le prix Nobel n’a jamais cessé de nous interpeller. (DR)
Depuis qu’il s’est lancé dans l’écriture, le prix Nobel n’a jamais cessé de nous interpeller. (DR)

Malgré les années qui passent, Ôe Kenzaburô, prix Nobel de littérature 1994, ne baisse pas les bras. Il sait que son pays nécessite qu’on se mobilise pour lui afin qu’il ne sombre à nouveau. Les raisons de rester en alerte sont nombreuses. L’écrivain a toujours manifesté son engagement y compris dans des moments où il était affaibli. C’est justement ce parcours de combattant que met en valeur le recueil de textes qui paraît chez Gallimard sous le titre laconique Œuvres. Cette édition établie par Antonin Bechler contient plusieurs textes inédits et de nombreux documents grâce auxquels le lecteur peut prendre justement la mesure de l’implication de l’auteur dans l’histoire contemporaine du Japon. On y retrouve également plusieurs nouvelles déjà publiées, mais aussi des romans et des essais qui ont marqué sa carrière et lui ont permis de s’imposer comme une des consciences de ce pays.
Alors que nous venons de célébrer le 71e anniversaire du bombardement atomique de Hiroshima, on pourra relire dans cet imposant volume de plus de 1 300 pages, le fameux Notes de Hiroshima publié initialement dans l’archipel 20 ans après la tragédie. Composé de témoignages et d’observations recueillis par l’auteur lors d’une série de déplacements sur place, ce texte impose au lecteur un devoir de réflexion sans pour autant chercher à imposer une morale quelconque. C’est en quelque sorte une œuvre responsabilisante que le prix Nobel a mis à notre disposition. Après tout, il n’est pas là pour nous faire la leçon. Sa mission d’écrivain combattant consiste à souligner les tourments qui nous entourent. Lui-même à titre personnel n’en manque pas. Il s’engage donc en rapportant ce monde où la souffrance et la violence sous différentes formes sont omniprésentes.
A ce propos, Seventeen en constitue une des plus fortes expressions. Cette nouvelle écrite à la première personne raconte la dérive d’un adolescent de 17 ans mal dans sa peau qui va trouver un exutoire à ses frustrations dans l’ultranationalisme. Elle est accompagnée par Seventeen, suite et fin dans la compilation qui paraît chez Gallimard. Parue elle aussi en 1961, elle montre le passage à l’acte, en évoquant l’assassinat du leader socialiste Asanuma Inejirô par le militant d’extrême droite Yamaguchi Otoya en octobre 1960. Ce dernier finissant par se suicider en prison. La lecture de ces textes fait écho à la situation qui prévaut dans nos sociétés où une partie de la jeunesse déboussolée trouve dans la violence parfois la plus excessive un moyen d’exister. Une fois encore, Ôe Kenzaburô ne cherche pas à imposer une morale à son histoire. Il dresse un constat, lequel doit nous interpeller et nous amener à réfléchir sur l’état de notre monde.
Cet appel à la volonté de résister, il se l’est appliqué à lui-même comme le relate Une Affaire personnelle également présent dans ce recueil. Ce roman clé dans l’œuvre de l’écrivain porte sur sa propre expérience de père d’un enfant handicapé qui, au lieu de l’abandonner, décide de l’accepter et de partager sa vie avec lui. Une belle leçon de vie qui justifie que l’on relise une fois encore cette littérature de combat qui nous interroge sur notre propre conscience. Odaira Namihei

Références
Œuvres, de Ôe Kenzaburô, coll. Quatro, Gallimard, 1312 pages, 31 €.