Rencontre : Toute une vie pour exceller

Dernier grand maître du tatouage traditionnel, Horiyoshi III revient sur son long parcours professionnel.

Horiyoshi III dans son atelier de Yokohama. A 70 ans, ce maître tatoueur incontesté défend une approche traditionnelle de son métier. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon
Horiyoshi III dans son atelier de Yokohama. A 70 ans, ce maître tatoueur incontesté défend une approche traditionnelle de son métier. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

9h du matin. Hanasakicho est encore endormi. La nuit, ce quartier historique du port de Yokohama est animé avec ses petits restaurants, ses vieux bars karaoké et quelques clubs de jazz, mais le samedi matin, vous ne trouverez rien d’ouvert. L’endroit est si calme que l’on peut presque entendre le bourdonnement de l’instrument à tatouage qui provient d’un appartement situé au premier étage d’un petit immeuble. A l’intérieur, Horiyoshi III est déjà en pleine action. Le vieux maître de l’irezumi – sans doute le plus célèbre tatoueur en vie du Japon – a déjà 70 ans, les cheveux blancs, et a besoin de lunettes pour faire son travail, mais il est toujours au sommet de son . Je m’assieds à côté de lui sur le tatami alors qu’il est occupé à encrer les cerisiers en fleurs sur le dos d’un jeune client.
Né en 1946 sous le nom de Nakano Yoshihito, Horiyoshi III a vécu à Yokohama depuis qu’il est devenu un apprenti à l’âge de 25 ans. “J’ai grandi dans la préfecture de . J’ai quitté l’école après avoir terminé mon premier cycle du secondaire. Puis j’ai commencé à travailler comme soudeur”, raconte-t-il. “Au Japon, il était presque impossible, surtout à cette époque, de voir les gens tatoués dans la rue, mais beaucoup de gars qui bossaient avec moi au chantier naval portaient des tatouages. J’ai trouvé ça extrêmement fascinant, et j’ai donc commencé à me tatouer, en utilisant des aiguilles attachées à une baguette jetable.”
Les tatouages au Japon sont traditionnellement associés à la pègre. C’est après avoir vu un de yakuza que le futur maître du tatouage a décidé de devenir un tatoueur (horishi) professionnel. “J’avais 20 ou 21 ans à l’époque et je m’intéressais de plus en plus à la culture de l’irezumi. Le personnage principal du avait un magnifique tatouage sur le dos. C’est après avoir vu ce que j’ai décidé de faire des tatouages pour gagner ma vie”, se souvient-il. A la fin des années 1960, le tatouage faisait partie de la culture underground et il n’était pas évident d’y trouver sa voie, mais le jeune amateur de tatouage avait entendu parler de Horiyoshi I, un maître du tatouage populaire qui travaillait à Yokohama. Il lui écrivit quelques lettres, demandant à devenir son deshi (disciple). “Il ne m’a jamais répondu alors j’ai décidé de lui rendre visite. Le sensei (maître) était déjà en de former son fils qui deviendra par la suite Horiyoshi II. Heureusement, il a accepté de me prendre sous son aile”, poursuit le tatoueur. Le jeune deshi a quitté son et a déménagé dans l’atelier de son sensei pour y travailler à plein temps. Il y dormait même après le travail. “Je me souviens encore qu’il m’a même acheté un futon neuf. J’étais vraiment ému par sa bonté. Je suis devenu un membre de sa famille. Je ne gagnais presque rien, mais sa femme cuisinait pour moi et il m’offrait des cigarettes. Je n’ai jamais eu à me soucier des choses pratiques. A mon tour, j’ai décidé de consacrer ma vie à mon maître et à sa famille. Voilà ce qu’un vrai deshi est censé faire. Vous êtes fidèle à votre sensei auquel vous devez toujours montrer votre gratitude et ne jamais trahir sa confiance en vous. Vous ne vous plaignez jamais, peu importe ce qui se passe. Je me souviens une fois – c’était un dimanche – il m’a donné un jour de congé et je suis allé au cinéma. Mais quand je suis rentré, il m’a engueulé. Où diable étais-tu ?, m’a-t-il demandé. Un client s’était présenté et j’étais introuvable. Je voulais protester, mais bien sûr, je ne l’ai pas fait. Vous ne répondez jamais à votre maître. Vous buvez seulement ses paroles et vous présentez des excuses”, explique Horiyoshi III.
Il se souvient encore avec un sourire la relation un peu bizarre qu’il entretenait avec son sensei. “En tant que professeur, il avait une approche classique. En d’autres termes, il ne m’a jamais enseigné quoi que ce soit”, dit-il. “Il ne m’a jamais dit de faire comme ci ou comme ça. Le sensei examinait le travail que j’avais pratiqué sur mes jambes et se contentait d’un “mmm”. Jamais il ne me disait c’est bien ou c’est de la merde. Je devais comprendre ce qui se cachait derrière ce “mmm” et chercher à faire toujours de mon mieux. Puis un jour, il est venu me dire que le lendemain je commençais à travailler sur un client. Pour moi, c’est la meilleure façon de procéder. Il n’est pas utile de trop parler. C’est le mode traditionnel japonais.”
Horiyoshi I est mort, mais sa femme est encore en vie. “Je m’occupe d’elle. C’est le moins que je puisse faire pour elle”, explique-t-il. “Vous voyez, quand vous faites partie de la famille de votre maître, c’est pour la vie. Et la vie, ce n’est pas une affaire d’argent. C’est une question de lien et de kokoro (cœur). Malheureusement, ce genre de relation maître-disciple a presque complètement disparu au Japon. Pour la plupart des jeunes, c’est juste un emploi comme un autre. Ils arrivent, font leur tâche et à la fin de la journée, ils rentrent chez eux. Mais il n’y a pas de véritable attachement à leur mentor. Voilà pourquoi je n’accepte plus d’apprentis désormais. La plupart d’entre eux ne s’intéressent qu’à mon nom.”
Après 45 ans d’expérience, Horiyoshi III cherche toujours à réaliser l’irezumi parfait. “J’avais à être indulgent à mon égard. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi quelqu’un comme mon maître continuait à pratiquer et à étudier, même après être devenu un tatoueur respecté. C’est seulement plus tard que j’ai compris qu’un tatoueur, comme n’importe quel artisan, est censé mener une quête permanente sur son activité. Grâce à cela, il peut apprendre beaucoup de leçons de vie”, lâche Horiyoshi III.
“Ainsi, il est évident que pour devenir un bon tatoueur, il faut maîtriser l’art de dessiner. Faute de quoi vous ne pourrez pas maîtriser les contours du tatouage. Cette étape affecte la suivante, c’est-à-dire l’ombrage. C’est seulement après avoir réalisé ces deux étapes que vous pouvez appliquer la couleur. Maintenant, on peut essayer de comparer ces étapes à la vie elle-même. Les contours, par exemple, peuvent être associés à ce qui relève de la planification de votre vie et des objectifs que vous souhaitez atteindre. Chaque ligne que vous dessinez ressemble à un jour dans votre vie, et chaque jour est important. Le tatouage, c’est exactement la même chose. Plus vous pratiquez, mieux vous progressez. Par ailleurs, c’est grâce à la connaissance que vous acquérez la sagesse.”
Horiyoshi III termine l’encrage des fleurs qui ornent les épaules de son client. Je lui demande comment il choisit les images pour chaque client. “Pour moi, les sujets les plus intéressants sont les mythes et les légendes. Un portrait réaliste d’une personne réelle ne fonctionne pas vraiment, sauf si vous ajoutez une touche de fantastique et si vous le dessinez comme s’il s’agissait d’un personnage légendaire. Cela dit, je commence toujours par demander quelles images mes clients aimeraient se faire tatouer. Cet homme, par exemple, a demandé une combinaison de dragon et serpent comme shudai (motif central). Au niveau des fleurs, les sakura (les fleurs de cerisier) et les pivoines sont très populaires. En ce qui le concerne, nous avons opté pour des fleurs de cerisier. Une fois que nous avons convenu du motif et du fond, c’est à moi d’organiser tous les éléments dans un design cohérent. En résumé, le tatouage est une collaboration entre le tatoueur et son client. Il est fondé sur une confiance mutuelle. Le client offre son corps comme une toile au tatoueur qui, à son tour, réalise son travail. Il faut aussi savoir que dans l’irezumi traditionnel, il y a quelques règles à suivre et qu’on n’est pas libre de faire ce qu’on veut”, explique le maître tatoueur.
Puisqu’on évoque le style et les images, je lui demande ce qui rend l’irezumi si unique. “Pour le dire simplement, chaque tatouage a une signification particulière”, explique-t-il. “Chacun d’entre eux trouve ses racines dans les mythes et les légendes du Japon, l’ ancienne et la . En outre, au Japon, nous avons quatre saisons distinctes et chaque tatouage fonctionne mieux dans un cadre saisonnier particulier. Nous prenons toujours soin d’inclure ces références saisonnières dans notre travail. Par exemple, si j’en réalise un en relation avec le printemps, j’inclus habituellement des fleurs de cerisier, tandis que des feuilles d’érable font référence à un thème d’automne. Le problème est que de nos jours, de nombreux jeunes ne connaissent pas ces vieilles histoires de sorte qu’ils choisissent un ensemble d’images disparates qui n’ont aucun rapport entre elles. Pour moi, ça n’a aucun sens. Il n’y a pas d’harmonie, pas de thème unificateur. Peut-être que chaque image unique a sa propre signification, mais l’ globale qui devrait s’en dégager est absente. Je ne veux pas dire qu’une collection de tatouages indépendants sur votre corps ne va pas. En principe, l’idée de ce qui est bien ou pas n’a pas de sens au niveau du tatouage, mais c’est juste que j’ai été formé d’une certaine façon et que je préfère à titre personnel l’approche traditionnelle”, affirme-t-il.
Les tatouages sont devenus très populaires, surtout parmi les jeunes, mais Horiyoshi III n’est pas très heureux de l’acceptation progressive de cet univers par la société. “Aujourd’hui, beaucoup de jeunes filles se font tatouer sur le bras afin de pouvoir le montrer, même dans la rue. Mais je n’aime pas ça. Cela va à l’encontre de l’esthétique du tatouage traditionnel. Je ne veux pas dire que le tatouage est une forme d’art hors-la-loi, mais je crois encore que cela fait partie de la culture underground. Les tatouages ne sont pas destinés à être montrés à tout le monde. C’est cela qui les rend si intéressants”, conclut-il.
J. D.
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