Architecture : Un chef – d’œuvre en péril

Création de Kurokawa Kishô, la Nakagin Capsule Tower tente de résister à sa destruction programmée.

Le temps n’a pas joué en faveur de la Nakagin Capsule Tower qui aurait besoin de sérieux travaux de réfection. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon
Le temps n’a pas joué en faveur de la Nakagin Capsule Tower qui aurait besoin de sérieux travaux de réfection. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

La Nakagin Capsule Tower n’est pas compliquée à trouver. Il suffit juste de gagner la gare de Shinbashi, à Tôkyô, prisée des hommes d’affaires qui l’inondent chaque matin et soir, et d’avancer vers l’est. Et là, au hasard de la déambulation, vous aurez une grande chance d’apercevoir cet immeuble étrange, haut de 54 mètres et entouré d’autres édifices qui surplombent l’autoroute. Son apparence est telle qu’on dirait qu’un titan s’est amusé à entasser de grosses machines à laver les unes sur les autres. La Nakagin Capsule Tower est en effet l’œuvre emblématique de Kurokawa Kishô, célèbre architecte du XXe siècle, réputé pour être le père du mouvement dit du “métabolisme”.
Le concept de ce groupe, né à l’initiative de jeunes architectes japonais vers la fin des années 1950, était de réinventer l’architecture à l’aune du métabolisme biologique. L’idée était de construire des immeubles “vivants”, avec des structures échangeables, flexibles et extensibles. Imaginez par exemple un immeuble composé de chambres fonctionnant comme des cellules, qui se renouvellent et se développent en fonction du besoin des résidants. L’autre concept majeur était celui du “terrain artificiel”, une sorte de structure verticale de base sur laquelle étaient fixées ces “cellules”. Cette vision était présentée comme une solution pour résoudre le problème de manque d’espace, suscité par le développement presque brutal de la ville de Tôkyô.
La Nakagin Capsule Tower, construite en 1972, est une œuvre phare de ce mouvement. Les capsules, qui sont en effet de petits appartements de 10 mètres carrés, représentent les “cellules”, et la structure principale incarne l’idée du “terrain artificiel”. La tour est donc la représentation de la vision futuriste de Kurokawa Kishô sur l’architecture, conçue à l’image d’“un arbre poussant ses branches vers le ciel”. Il s’agit pour lui de “s’émanciper de l’architecture du terrain” et d’annoncer “l’arrivée de l’architecture vivante”.
L’architecte et le promoteur du projet visaient à attirer les habitants du quartier d’affaires de Shinbashi et les résidants huppés de Ginza. Kurokawa Kishô voyait en eux des “homo movens”, c’est-à-dire des citadins nomades ayant enfin acquis la liberté de vivre où ils veulent, en dehors de leur sol natal. “La capsule est la résidence pour les homo movens”, déclarait-il en1969. La guerre ayant pris fin depuis 25 ans, on assistait au début de la concentration humaine dans les grandes villes. Le mot d’ordre était de s’installer à Tôkyô et de quitter la province encore rurale.
Conçues ainsi comme une maison secondaire pour hommes d’affaires, les capsules incarnent exactement le futurisme des années 1970 sur la notion de résidence. Elles sont dotées d’une télévision en couleur, ce qui n’était pas encore monnaie courant à l’époque, de la climatisation, et même d’enceintes stéréo. Tout est à portée de main depuis le lit, aménagé au fond de la chambre. Près du lit, une grande fenêtre ronde, qui donne l’impression d’être dans une cabine de bateau. L’ambiance rappelle l’atmosphère de films comme Alphaville de Jean-Luc Godard. Elle continue à séduire les amateurs d’architecture 40 ans après.
Sekine Takayuki, 52 ans, est de ceux-là. Un jour qu’il lisait un article, il a découvert que des capsules de la tour étaient à vendre. “Je n’ai pas hésité un seul instant”, raconte-t-il avec un grand sourire. “Des immeubles créés par un architecte aussi célèbre que Kurokawa Kishô, normalement on ne peut pas habiter dedans. J’ai trouvé ça extraordinaire”, se souvient-il. Il s’est acheté une capsule, en 2005, pour quatre millions de yens [35 000 euros] et y passe ses weekends avec sa femme, elle aussi admiratrice de l’architecte. Pourtant, ce n’est pas toujours facile de vivre dans la tour. “Il faut vraiment l’aimer”, avoue-t-il.
Aucune des capsules, conçues pour tenir 25 ans, n’a été remplacée depuis leur construction. Les fuites d’eau sont nombreuses, provoquant la rouille des tubes de la structure principale qui soutiennent les capsules. Par conséquent, depuis quelques années, les habitants se passent de douche chaude. La tour a résisté au tremblement de terre de 2011, mais ce n’est pas sûr qu’elle soit conforme aux normes antisismiques du moment. Voilà pourquoi près de la moitié des 140 capsules ont été abandonnées ou sont utilisées comme entrepôts. A peu près 30 personnes vivent d’une manière permanente dans l’immeuble, et le reste des habitants sont des résidants temporaires comme Sekine Takayuki et son épouse.

Impossible de ne pas remarquer cette structure originale au milieu des immeubles tokyoïtes. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon
Impossible de ne pas remarquer cette structure originale au milieu des immeubles tokyoïtes. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Face à cette situation, les propriétaires rivalisent d’ingéniosité et rénovent les capsules à leur gré. Au point que les chambres ne ressemblent parfois plus du tout à ce qu’elles étaient au moment de l’inauguration. Celle de Sekine Takayuki a conservé la plupart des équipements originaux, mais c’est plutôt une chose rare. En effet, las de voir l’eau s’infiltrer partout et de l’humidité qui a envahi l’immeuble, les habitants de la Nakagin Capsule Tower ont voté son démantèlement. Le groupe Nakagin, qui a financé le projet de Kurokawa Kishô, a voulu récupérer le terrain pour construire un autre immeuble et cette proposition a été approuvée par la plupart des propriétaires. Puisque le loyer d’une capsule oscille entre 40 000 et 70 000 yens [de 350 à 600 euros], ce n’était pas très avantageux pour le groupe de conserver une telle construction. Mais cette histoire a pris une tournure inattendue. En 2007, le groupe a fait faillite au moment de la crise des subprimes, remettant ainsi en question le projet de destruction. Depuis, les choses n’ont pas bougé.