Destin : Les petites obsessions de Hosoda

Pour faire de bons films, il faut de bonnes idées et une bonne équipe sur laquelle s’appuyer. Paroles d’un maître.

En l’espace de quelques années, Hosoda Mamoru est devenu l’un des réalisateurs d’anime les plus recherchés puisque ses films ont été de grands succès au Japon. Cette année, le Festival international du film de Tôkyô (TIFF) lui a même consacré une rétrospective spéciale. C’est au TIFF que Zoom Japon a réussi à obtenir une interview exclusive.

Les Enfants loups, Ame et Yuki a permis à Hosoda Mamoru de se faire un nom à l’international. © 2012 "WOLF CHILDREN" FILM PARTNER
Les Enfants loups, Ame et Yuki a permis à Hosoda Mamoru de se faire un nom à l’international. © 2012 « WOLF CHILDREN » FILM PARTNER

Les Enfants loups, Ame et Yuki et Le Garçon et la bête ont plusieurs thèmes importants en commun. L’un d’entre eux est la relation entre les hommes et les animaux.
Hosoda Mamoru : L’idée de départ des Enfants loups [disponible en DVD chez Kazé] vient d’une expérience assez drôle. Un jour, je parlais à une jeune femme de mon projet de faire une histoire autour de l’éducation des enfants. Elle m’a dit qu’élever un gamin était comme avoir un monstre ou un animal sauvage à la maison. Sa remarque m’a inspiré pour créer des enfants à moitié humain et à moitié animal.

Les deux films s’intéressent aussi à la relation parent/enfant. Etait-ce juste une coïncidence ou votre volonté d’explorer ce thème en profondeur ?
H. M. : C’est vrai que je voulais donner un sentiment de continuité entre les deux histoires, mais en même temps, je souhaitais aborder le même sujet de deux points de vue différents. Ainsi, dans Les Enfants loups (voir Zoom Japon, n°23, septembre 2012), nous voyons une femme s’attaquer à la difficile tâche d’élever seule deux petits enfants, alors que dans Le Garçon et la bête [disponible en DVD chez Kazé], nous avons un père qui doit faire face à l’échec de son mariage et essayer de reconstruire sa relation avec son fils tout en regagnant sa confiance. D’ailleurs, la dichotomie mère/père a également influencé mon choix pour la localisation des films. Pendant notre enfance et notre adolescence, par exemple, nous sommes plus proches de notre mère. Vous pourriez dire que cette relation est plus naturelle qu’intellectuelle, c’est pourquoi j’ai planté le décor des Enfants loups à la campagne. Nous nous rapprochons de notre père lorsque nous commençons à faire nos premiers pas vers l’âge adulte et l’indépendance, ou quand nous entrons à l’université ou nous commençons à chercher un emploi. J’ai pensé que pour Le Garçon et la bête, Ren devrait se trouver dans une ville, c’est-à-dire dans un environnement plus hostile et plus difficile.

Grandir est un autre thème que ces deux films ont en commun. Dans Les Enfants loups, nous suivons les deux jeunes protagonistes de leur naissance jusqu’à leurs 13 ans, tandis que dans Le Garçon et la bête, l’histoire de Ren se développe sur une période de huit ans. Vous semblez être particulièrement intéressé par ce sujet.
H. M. : Ce n’est pas exagéré de dire que c’est le sujet qui m’intéresse le plus. Qu’est-ce que grandir ? Que doivent faire les parents pour assurer le développement de leurs enfants ? Les petits enfants expérimentent tout pour la première fois. Dans ce sens, l’enfance est une période très intense – probablement la plus intense – de notre existence. En tant qu’êtres humains, nous changeons constamment, mais pourquoi et comment changeons-nous ? Les petits garçons ne pensent pas aux filles. Ils ne veulent pas jouer avec elles, et les considèrent même comme une nuisance. Puis la puberté les frappe et ils tombent amoureux fou d’une fille de leur classe. Le contraire se produit avec nos parents. Quand nous sommes des enfants, notre mère et notre père sont tout pour nous, et lorsque nous entrons au collège, tout à coup, nous ne pouvons plus supporter ce qu’ils nous disent. Je trouve ces questions extrêmement fascinantes. Malheureusement, une fois que nous vieillissons, nous perdons ce sentiment d’émerveillement. Nous devenons obstinés, inflexibles. Mais je crois que même les adultes peuvent apprendre quelque chose des enfants en observant la façon dont ils changent et grandissent.

En un sens, les animateurs ont conservé ce sentiment d’émerveillement dont vous parlez. Quand avez-vous commencé à penser que vous vouliez faire de l’animation ?
H. M. : Enfant, j’adorais le dessin. Puis, en 1979, j’ai vu Le Château de Cagliostro de Miyazaki Hayao [disponible en DVD chez Kazé]. J’ai été tellement impressionné que j’ai décidé de devenir animateur.

On dit souvent de vous que vous êtes “le nouveau Miyazaki.” Que cela vous fait-il d’être comparé à lui ?
H. M. : Ha ha ha ! Eh bien, quand j’étais étudiant, j’idolâtrais Miyazaki. En un sens, je suis donc évidemment flatté par cette comparaison. Cependant, une fois que je suis devenu animateur moi-même et puis réalisateur, j’ai compris que je ne pouvais pas simplement être admirateur de son travail. Je devais au contraire sortir de son ombre et le défier. Mon objectif actuel est d’aller au-delà de ses réalisations et faire quelque chose de nouveau, différent et espérons mieux. Sinon, si nous suivons seulement nos modèles, il n’y aura pas de progrès réel.

Le cinéaste a été honoré lors du Festival international du film de Tôkyô qui s’est déroulé fin octobre. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon
Le cinéaste a été honoré lors du Festival international du film de Tôkyô qui s’est déroulé fin octobre. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Maintenant que vous faites vos histoires originales et que vous avez de nouvelles responsabilités en tant que réalisateur, trouvez-vous toujours le temps de dessiner ou avez-vous délégué cette tâche à d’autres ?
H. M. : J’aime toujours utiliser un crayon et j’aime aussi travailler avec les autres animateurs de mon équipe. Je préfère donc partager cette tâche avec eux.

Quand vous vous lancez dans un nouveau projet, qu’aimez-vous le plus ?
H. M. : L’animation est basée sur le travail d’équipe. Tout le monde contribue à un certain aspect de la production cinématographique, mais le moment le plus fort de l’animation reste celui où vous obtenez toutes les images originales ensemble pour devenir une scène complète. Chaque fois que je vois cela se produire, chaque fois que l’histoire que j’ai planifiée s’anime grâce aux compétences et à la sensibilité de mes collaborateurs, j’ai des frissons tout le long de ma colonne vertébrale.

Peu après avoir obtenu un diplôme, vous avez commencé à travailler chez Toei Animation. Vous êtes donc dans ce métier depuis de nombreuses années maintenant. À votre avis, comment le monde de l’animation a-t-il évolué ?
H. M. : Quand j’ai commencé, l’animation japonaise n’était pas si populaire à l’étranger. C’est surtout grâce à Miyazaki et Ghibli (voir pp. 7-8) que d’autres pays ont commencé à apprécier notre travail. En outre, quand j’ai rejoint Toei, l’animation était encore complètement basée sur la production analogique. Ce n’est que bien plus tard que j’ai travaillé dans un univers numérique. Cela a bien sûr été un énorme changement. Cela dit, malgré toutes les améliorations technologiques, même aujourd’hui faire un film implique beaucoup de défis tels que la recherche de personnel qualifié pour travailler sur chaque projet, en respectant le budget et en respectant le calendrier de production. Aussi la base du tournage n’a pas vraiment beaucoup changé.

En parlant de défis, la situation semble propice pour l’animation japonaise. Et pourtant, de nombreux studios sont en difficulté en raison d’un manque d’argent et d’autres questions. Pourquoi donc ?
H. M. : Je pense que les sociétés japonaises devraient changer leur attitude à l’égard de la fabrication d’anime. Elles devraient être plus conscientes du marché international et produire des films qui parlent davantage au public en dehors du Japon. Malheureusement, trop de studios préfèrent s’adresser au noyau dur de fans locaux. Ils ratent donc une chance de mieux faire connaître le travail à l’étranger. Un autre problème est le piratage. Internet déborde de films et même de séries entières qui ont été chargées illégalement et peuvent être facilement regardées gratuitement. Cela nuit évidemment à nos activités. Bien entendu, ce problème ne se limite pas à l’animation. Pour les fans, c’est une vraie chance, mais pour les gens qui gagnent leur vie grâce à leur travail créatif, c’est un gros problème.

Les animateurs semblent l’avoir particulièrement mauvaise, du moins à en juger par les commentaires que bon nombre d’entre eux ont récemment publiés en ligne. Que peut-on faire pour résoudre ce problème ?
H. M. : Personnellement, je peux comprendre ces réactions parce que lorsque j’ai commencé à travailler comme jeune animateur, c’était très difficile. Mais je pense que quand il s’agit d’une activité créative, comme la musique ou l’art, tout le monde passe par cette phase. Puis, peu à peu, ceux qui ont un vrai talent émergent. À mon avis, bien que, en dehors de la question d’argent, nous devons développer un système capable de nourrir ce talent. Si nous ne faisons pas quelque chose maintenant, nous courons le risque de manquer de personnes qualifiées. Personnellement, j’aime travailler avec un noyau de collaborateurs de confiance, mais en même temps, j’essaie chaque fois d’ajouter quelques nouveaux visages, que ce soit des concepteurs, des animateurs ou des acteurs pour les voix.

Cela a-t-il été plus difficile de réaliser Le Garçon et la bête que vos précédents films ?
H. M. : Oui, surtout à cause des nombreuses scènes d’action. Comme vous pouvez le voir à partir des films que j’ai réalisés, j’aime les drames et les films d’action. Jusqu’à présent, la seule histoire avec un certain degré d’action avait été Summer Wars [disponible en DVD et Blu-Ray chez Kazé], mais avec Le Garçon et la bête, j’ai voulu essayer quelque chose de différent, ce qui signifie que j’ai aussi cherché à traiter chaque scène d’action de manière différente. Cela a été particulièrement difficile, mais je suis très satisfait du résultat.

Propos recueillis par J. D.