Cinéma : Kurosawa en version française

Pour son premier tourné à l’étranger avec une équipe européenne, le réalisateur de Sonata transforme l’essai.

Kurosawa Kiyoshi avec Tahar Rahim (à gauche) sur le tournage du Secret de la chambre noire. / Version Originale / Condor

A première vue, Le Secret de la chambre noire, le nouveau film de Kurosawa Kiyoshi, apparaît comme une nouvelle tentative du cinéaste de traiter l’un de ses sujets favoris : les fantômes. Mais la coproduction franco-japonaise tournée en France avec des acteurs francophones s’avère être un projet un peu plus ambitieux. A la différence des films qui ont fait sa réputation au début de sa carrière, sa dernière réalisation aborde une autre dimension de la question ectoplasmique.
En abordant le thème de la , plus précisément du daguerréotype, ce procédé photographique mis au point par Louis Daguerre qui produit une image sans négatif sur une surface d’argent pur, Kurosawa Kiyoshi a trouvé “un parfum d’une mort faite de lumière froide qui n’a rien à voir avec la vive impression de réalité rendue par l’image numérique, ou la vitalité déformée des portraits peints”. De quoi l’encourager à explorer le thème car “par l’intermédiaire du daguerréotype, j’ai compris que l’apparition d’un fantôme ne devait pas forcément être fondée sur la relation traditionnelle tuer / être tué, et qu’il était tout à fait possible de l’envisager dans les termes photographier / être photographié. J’étais certain qu’il pouvait exister une de fantôme qui ne soit pas un simple récit de vengeance.”
L’histoire qu’il a construite à partir de ce constat est suffisamment prenante pour que le spectateur finisse par douter de l’existence même du fantôme qui va apparaître sous les traits de Marie, incarnée avec brio par la douce Constance Rousseau, prisonnière des obsessions de son père (Olivier Gourmet), ancien photographe de mode, qui vit reclus dans sa grande maison située en grande banlieue, au milieu du souvenir de sa femme disparue. Il est aidé dans son désir de saisir l’image parfaite sur plaque argentique par Jean, un jeune homme interprété par Tahar Rahim. Un peu paumé, il trouve dans ce travail d’assistant et dans son attachement à Marie un moyen de donner un sens à sa vie d’autant qu’il peut espérer s’enrichir s’il parvient à convaincre le photographe à vendre sa maison à des promoteurs immobiliers peu recommandables.
Comme il sait si bien le faire, Kurosawa Kiyoshi crée une atmosphère étrange où vie et mort se côtoient sans provoquer aucun malaise. Ce qui dérange en définitive le plus le spectateur, c’est la triste réalité composée d’ami (Mathieu Amalric) prêt à trahir ou de vautours attirés par le gain. Le reste relève du désir de Jean de connaître l’amour et le bonheur. Le cinéaste entretient l’illusion jusqu’au moment où la réalité reprend le dessus comme pour rappeler au spectateur qu’on ne doit pas se laisser bercer par nos rêves. En même temps, il laisse un peu de place à l’espoir, ce qui permet de sortir de la projection sans avoir le moral dans les chaussettes.
Avec Le Secret de la chambre noire, Kurosawa Kiyoshi exprime aussi son attachement au cinéma. “Ce projet est pour moi une métaphore du cinéma lui-même. Il m’arrive souvent d’avoir l’impression que le cinéma est à l’agonie. Il peut mourir, mais il peut encore espérer quelque chose”, dit-il. Il est dans la même situation que Jean dans ce film qu’il faut aborder avec un regard renouvelé.
Gabriel Bernard

Référence
Le Secret de la chambre noire, de Kurosawa Kiyoshi, avec Tahar Rahim, Constance Rousseau, Olivier Gourmet et Mathieu Amalric. 2h10.
Sortie en salles le 8 mars.