Exclusion : Les SDF aux abonnés absents

Le parc Miyashita a été fermé pour la construction d’un hôtel et les SDF qui y vivaient ont été délogés. / Yagishita Yûta pour Zoom Japon

Il est 18h. L’odeur du curry – le menu du jour -commence à flotter dans l’air. Les légumes et la viande, donnés par un supermarché avec qui l’association travaille, sont plus ou moins cuits. Le soleil qui brûlait cette ville bétonnée tout au long de la journée se couche enfin, et le bleu du ciel devient de plus en plus profond. Dans les derniers rayons du soleil, les sans-abris apparaissent les uns après les autres, et font la queue autour du van pour le repas. A Tôkyô, les statistiques officielles font état d’environ 1 500 SDF, mais les associations humanitaires estiment qu’il y en a au moins trois ou quatre fois plus. Les décomptes officiels étant en effet faits pendant la journée, les sans-abris qui partent ramasser des déchets comme des canettes le jour pour en revendre ne sont pas pris en compte. Comme leurs têtes blanches témoignent, ils ont en moyenne 60 ans. Beaucoup sont des anciens ouvriers du bâtiment qui ont atterri dans la capitale depuis longtemps. Ils gagnaient leur vie avec des travaux journaliers, manne économique des années 1960 et 1970, qui se sont hélas raréfiés. Selon les enquêtes, ils sont très peu diplômés – la majorité d’entre eux ont à peine terminé le collège – et souffrent souvent de troubles psychotiques et de dépression. Parmi eux, Ishigaki Atsuhiko, un ancien ouvrier dans le bâtiment de 39 ans, peut paraître donc jeune et en forme, même si son corps est toujours penché à gauche en raison d’un grave accident qu’il a eu dans le passé “Tu ne veux pas aller t’inscrire à une mairie pour avoir la protection sociale ? Tu es encore jeune, tu pourras relancer ta vie”, lui lance Kimura Masato. Ishigaki Atsuhiko, originaire d’Okinawa, fait oui de la tête mais en vrai, il “ne sait pas quoi faire”. “Le CDD que j’avais s’est terminé et voilà je suis dans la rue depuis un mois”, lâche-t-il. L’idée de retourner dans sa région natale – il a sa famille là-bas – lui traverse de temps en temps l’esprit, mais “je ne veux pas m’embrouiller avec mon frère”. “Quand on vit dans la rue, c’est comme si on n’était plus capable de réfléchir et qu’on s’en fichait de sa propre vie. Cela m’arrive de penser à l’avenir et cela me fait peur, car je n’ai rien. Mais que pourrai-je faire vraiment dans cette situation ?”