Mobilisation : Un système à améliorer

A la tête de Second Harvest, Charles McJilton ne cache pas ses frustrations face à la réalité de la situation.

Second Harvest a distribué 4 millions de repas en 2016. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Dans la société japonaise à deux vitesses, où les quelques privilégiés se font plus riches alors que les pauvres doivent lutter chaque jour, deux données attirent l’attention :1) Le taux d’autosuffisance alimentaire du Japon est de 39%. 2) 17,8 millions de tonnes de nourriture sont détruites chaque année. Pendant de nombreuses années, il n’y avait pas de filet de sécurité alimentaire dans l’archipel jusqu’au jour où, en 2000, un groupement d’associations à San’ya (le quartier des travailleurs journaliers et des SDF à Tôkyô) a mis sur pied ce qui deviendra Second Harvest Japan (SHJ), une ONG ayant accès aux excédents de nourriture pour les redistribuer aux personnes nécessiteuses. SHJ s’est formellement constituée en mars 2002 en tant que première banque alimentaire au Japon. Impliqué dans l’aventure depuis ses débuts, l’Américain Charles-McJilton en est aujourd’hui le directeur exécutif. Zoom Japon l’a rencontré pour évoquer la situation dans l’archipel.

Pouvez-vous donner quelques chiffres concernant vos activités ?
Charles McJilton : Nous avons commencé très petit. En 2008, nous n’étions encore que trois. Mais aujourd’hui, nous avons 26 employés et nous pouvons compter sur environ 110 bénévoles chaque semaine. L’année dernière, ces derniers nous ont fait don de 33 000 heures, ce qui est incroyable. Plus de 1 350 entreprises ont signé des accords avec nous, et l’année dernière nous avons distribué quatre millions de repas.

D’où tirez-vous vos fonds ?
C. M. : 75 % de notre financement proviennent d’entreprises. 15 % proviennent de fondations, d’organisations religieuses et d’écoles. Les 10% restant sont le fruit de dons individuels. Rien ne vient du gouvernement. Nous avons reçu par le passé des aides gouvernementales pour quelques projets, mais c’est très difficile à utiliser. L’un des problèmes est qu’on doit avancer le coût du projet pendant neuf à douze mois. Ce n’est qu’après l’achèvement du projet que vous pouvez récupérer l’argent, et c’est le gouvernement qui décide combien vous pouvez recevoir.

Comment distribuez-vous la nourriture à ceux qui en ont besoin ?
C. M. : Nous avons une cuisine centrale qui prépare et assure la distribution de la nourriture à l’extérieur comme par exemple dans le parc d’Ueno. Ensuite, nous avons une banque alimentaire qui fournit la livraison en gros de nourriture aux institutions de protection sociale, à des associations, à des organisations religieuses et à des groupes communautaires. Elle distribue directement aussi des aliments périssables et non périssables aux ménages. Les gens peuvent se rendre à l’un de nos quatre centres entre 14h et 16h pour y retirer de la nourriture. Enfin, nous disposons d’un camion qui sert de centre de distribution mobile. Nous avons des emplacements publics où les gens peuvent venir chercher de la nourriture. Le problème à Tôkyô, c’est qu’il n’y a pas assez de points de distribution par rapport à d’autres grandes villes. Même sans parler de New York qui compte 1 100 points de distribution, à Hongkong on en trouve 160. A Tôkyô, il n’y en a, à peine, que 10.

SHJ est ouvert à tous, y compris les étrangers comme les réfugiés. Je suppose que leur nombre a augmenté ces derniers temps?
C. M. : Oui, nous avons servi des personnes originaires de 65 pays différents au cours des trois dernières années. Le nombre de Japonais a aussi augmenté, ce qui est également une bonne chose. Mais ne vous méprenez pas, je sais que cela semble étrange de dire que je suis heureux de voir plus de gens venir parce que c’est comme si je les considérais comme des clients. Même quand je dis à quelqu’un: “J’espère vous revoir”, en fait, en tant que banque alimentaire, je ne veux plus les revoir. Ce que je veux dire, c’est que je les respecte et qu’ils seront toujours les bienvenus ici. Donc, si vous avez besoin de venir, vous pouvez venir à tout moment.

Combien de nourriture reçoivent les gens par mois ?
C. M. : Entre 12 et 15 kilos, ce qui équivaut à environ 32 repas. Ils reçoivent des aliments périssables et impérissables.

Avez-vous un système de contrôle ?
C. M. : La première fois que vous vous présentez, nous ne demandons aucun document. Si vous avez besoin d’aide au-delà de la première fois, nous réclamons une lettre d’introduction. Il existe actuellement environ 120 agences qui peuvent fournir ce papier. Après avoir vérifié les papiers d’identité, nous vous envoyons à l’agence la plus proche. Une fois cette formalité remplie, vous obtenez des aliments une fois par mois, en général six fois par an. Dans des cas particuliers, comme les réfugiés qui attendent d’aller dans un pays tiers et n’ont aucun moyen de travailler et de gagner de l’argent, ils peuvent obtenir de la nourriture tous les mois aussi longtemps qu’ils en ont besoin. Nous avons dû mettre en place ce système il y a quelques années, car nous avons constaté qu’il y avait des gens de certains pays qui venaient ici comme s’ils faisaient du shopping. Bien sûr, nous sommes heureux de donner de la nourriture, mais idéalement, nous voulons la donner aux personnes qui en ont vraiment besoin.

En 2013, vous avez commandé une étude sur la pauvreté et la conclusion était que le taux de pauvreté réel au Japon est beaucoup plus faible lorsque d’autres facteurs sont pris en considération. De quels facteurs parlez-vous ?
C. M. : A l’époque, le gouvernement reprenait les statistiques de l’OCDE selon lesquelles le taux de pauvreté du Japon était d’environ 15 %, mais je n’étais pas sûr que cette donnée soit vraiment correcte dans la mesure où certaines des questions sociales communément associées à la pauvreté n’existent pas ici. Par exemple, il n’y a pas beaucoup de sans-abris. Nous avons ainsi vu le nombre de sans-abris chuter de plus de 50 % au cours des 5 dernières années, passant de 15 000 à 6 200 au niveau national. De plus, les données démographiques pour les personnes dans les rues sont assez limitées : 98 % d’hommes avec une moyenne d’âge de 55 ans et 60 % sont d’anciens travailleurs journaliers. De plus, les taux de chômage et de criminalité sont bas. Enfin nous n’avons pas une forte demande pour nos services malgré un seuil très bas pour en profiter. Alors pourquoi ce chiffre ? Une entreprise avec laquelle nous travaillons a examiné pour nous ce problème et nous avons obtenu des informations intéressantes. Je vais vous donner quelques exemples: 1) l’épargne moyenne par foyer est de 212 000,00 euros ; 2) les parents isolés. Leur taux de pauvreté est assez élevé – 50 % –, mais beaucoup d’entre eux vivent chez leurs parents. En d’autres termes, en tant que parents célibataires, leur revenu est faible, mais leur situation globale n’est pas aussi mauvaise. Je suis donc parvenu à la conclusion que le taux réel de pauvreté au Japon se situe entre 10 et 12 %. Ce qui me semble plus réaliste.