Un choc culturel en marche

Itô Aisuke pour Zoom Japon
Okumura Keiko participe à la diffusion de la culture congolaise au Japon depuis bientôt 30 ans. Musicienne et DJ, elle est l’auteure d’un livre qui raconte ses aventures rocambolesques à Cuba puis en Afrique en tant que percussionniste de la star de la rumba congolaise Papa Wemba. Le décès sur scène du « Papa » en 2016 a provoqué un séisme dans le monde musical mais aussi celui de la mode. Au Japon, des concerts du groupe nippo-congolais Eagle visions en son honneur ont permis de faire redécouvrir la rumba mais aussi la SAPE africaine, acronyme de Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes. Proche du dandysme, elle a déclenché un électro-choc au Japon ces trois dernières années.
“Les sapeurs existent depuis les années 1960 au Congo, mais à part pour quelques aficionados de la rumba congolaise, ils étaient complètement inconnus au Japon. Mais en 2014, la NHK a diffusé un documentaire sur les sapeurs de Brazzaville. Pour la plupart des Japonais, ces africains qui gagnaient à peine de quoi manger mais qui s’habillaient comme des princes ont été une véritable révélation !” explique Keiko, rencontrée à Los Barbados, un minuscule restaurant de dix places qui offre la meilleure cuisine familiale africaine de la capitale. Inspiré, le photographe japonais Chano est parti à Brazzaville photographier les sapeurs. Un an plus tard, ses photos d’Africains posant dans les rues défoncées avec des vêtements de marque sont exposées dans le prestigieux grand magasin Seibu à Shibuya. Du jamais vu. “C’est la première fois qu’il y avait une exposition de la sous-culture africaine dans des magasins de luxe à Tôkyô, et devant un public qui ne connaissait rien à l’Afrique mais connaissait tous les créateurs de mode! Papa Wemba adorait les marques japonaises comme Yohji Yamamoto ou Issey Miyake”, rit Keiko qui a accompagné dernièrement Chano à Kinshasa. Ce travail photographique a été exposé cette année au grand magasin Daimaru dans cinq villes au Japon. Pour Keiko qui connaît Kinshasa depuis vingt ans, le mouvement sapeur n’a rien de nouveau mais explique qu’au Japon tout est une question de timing. “Nous sommes sur un archipel, il faut du temps. Le continent noir reste largement méconnu des Japonais mais cela contribue au succès des sapeurs. Ils sont exactement l’image contraire de ce qu’ils sont ! De plus, grâce à des conférences autour de ce mouvement, les gens ont compris que les sapeurs véhiculent aussi un message de paix. Car les deux Congo sont toujours victimes de la guerre, et dans ce contexte, se “saper” devient comme un moyen d’expression pour dire “Je m’habille bien car je ne veux pas me battre”“. En cuisine, Daisuke Lokito hoche la tête en préparant un Bitoto, un ragoût congolais. Ancien bassiste de l’orchestre Yoka choc, le premier groupe japonais de rumba congolaise, il fait partie des vétérans qui ont connu le Congo dans les années 1980. “A présent, c’est Yohji Yamamoto qui va partir au Congo, c’est un véritable choc culturel !”
A. D.-T.