Rencontre : Une affaire de sensibilité

“Avec le manga, j’ai l’impression qu’on a affaire à une matière “vivante”. / Célia Bonnin pour Zoom Japon

Avez-vous une méthode ou un rituel particulier pour traduire ?
M. S. : Mon rituel consiste à lire des livres le matin avant de me mettre à traduire, un peu comme un pianiste qui fait ses gammes. Ensuite, ma “méthode” consiste à me “jeter” dans la traduction, parfois sans avoir lu le manga en amont, que j’ai juste survolé quand je le paginais et que je numérotais les bulles. Quand je rencontre une difficulté, un terme que je ne comprends pas, je le mets de côté et je poursuis la traduction en le gardant dans un coin de ma tête, et souvent la solution se trouve plus loin dans le texte, ou je la trouve plus tard. Cela me rassure d’être arrivée au bout du manga, et ensuite je reprends tout depuis le début, pour affiner, et là je ne lâche pas les répliques tant que je n’ai pas trouvé une traduction satisfaisante. Ensuite, je vais revoir une ou plusieurs fois l’ensemble, mais en me concentrant sur le français et non plus sur le texte original.

Quand sentez-vous qu’une traduction est réussie ?
M. S. : Je me fie au rythme. Si je lis ma traduction à voix haute et que je bute sur un mot, c’est qu’il y a un problème. La sonorité est importante aussi, je veille à ne pas introduire de rime ou de répétition malvenue. Un bon rythme, une sonorité agréable, un vocabulaire riche sont en général de bons signes. Ou quand un manga humoristique me fait vraiment rire. Je pense par exemple à Heartful Company, traduit par Aurélien Estager aux éditions IMHO. J’ai trouvé sa traduction vraiment drôle. Si je me souviens bien, à un moment il y a deux fois de suite une scène de silence exprimée par l’onomatopée シーン[shîn], qui signifie le silence, sauf que la deuxième fois, le シ[shi] est remplacé par 死 [shi], la mort. Aurélien a donc traduit le premier par “Un ange passe”, et le second par “Un ange trépasse”, beaucoup plus drôle qu’un simple “Silence” puis “Silence de mort”. J’aime beaucoup aussi la traduction de Ladyboy vs Yakuzas, traduit par Nabatame Yûta et Nagy Véret, chez Akata. Le registre de langage, très actuel, est dosé juste comme il faut et l’effet est très drôle. Les onomatopées sont également très bien trouvées, un délice pour les oreilles ! Il m’arrive souvent d’être émue par une œuvre au cours d’une traduction, et je travaille ces passages avec d’autant plus d’attention, pour garder l’émotion intacte. Il y a certains mots dont je suis fière, comme “coucougnettes” pour désigner les testicules dans Le Vagabond de Tokyo (éd. Le Lézard noir), qui à mon avis va bien avec l’esprit du personnage.

Avez-vous l’impression que la traduction de mangas a récemment évolué ? Qu’est-ce qui a changé ?
M. S. : J’ai l’impression qu’il y a une prise de conscience quant à l’importance de la traduction dans ce domaine. De plus en plus de médias citent le nom du traducteur même s’il y a encore beaucoup de progrès à faire, et la qualité de la traduction est plus souvent signalée qu’avant dans les chroniques. Je pense que cela pousse les traducteurs et les éditeurs à rechercher davantage la qualité. L’apport de l’éditeur peut en effet être très important, et il est toujours instructif de discuter avec lui. Je soulignerais aussi l’importance du travail des lettreurs, qui contribue notamment au confort de lecture. Chez Akata par exemple, les onomatopées sont redessinées, les typos très pensées, et cela joue un rôle vraiment important dans la réception de l’œuvre. Je pense aussi à Black studio, ce collectif de traducteurs, d’adaptateurs et de lettreurs. On sent qu’ils s’impliquent avec beaucoup de soin dans leur travail, et ils racontent des anecdotes sur leur compte Twitter très intéressantes. Mon ambition est de continuer à intégrer mes acquis successifs dans mes traductions, jusqu’à ne plus avoir honte de relire mes anciens travaux !
On dit souvent, Tezuka le premier, que “le manga, c’est du cinéma de papier”. Au niveau du dessin, cela a été longuement débattu et démontré.