En quête d’un second souffle

Ce constat vaut sans doute aussi pour le cinéma japonais. Malgré cela, ou bien peut-être à cause de cela, j’ai accepté d’enseigner dans un cadre universitaire. Je me sentais investi d’une mission qui devait permettre de libérer le cinéma de cet état de stagnation. Par chance, certains de mes étudiants partageaient la même aversion à l’encontre de ce sentiment de déjà vu. Malheureusement pour des raisons de santé, j’ai dû abandonner ce travail au bout de 5 ans. Dès lors, mon seul plaisir sera de pouvoir visionner les réalisations de ces étudiants à l’avenir. Il va sans dire que leur chemin sera semé d’embûches. Il existe en effet de nombreux obstacles à franchir et des conditions à remplir pour réaliser un film dans le milieu cinématographique actuel. En voici quelques-unes :

1. Disposer d’un best-seller comme base de scénario.
2. Recourir à des expressions faciles à comprendre par les spectateurs.
3. Ne pas chercher à faire preuve d’originalité.
4. Recourir à des acteurs déjà reconnus.

Sans ces critères, il est quasi impossible d’imaginer pouvoir réaliser un projet. Et dans le cas d’un film indépendant, il faut ajouter la nécessité de  :

5. Aborder des sujets de société (en particulier des crimes).

Dans ces conditions, on peut se demander si un jeune réalisateur sera en mesure de mener librement un projet. Je ne le crois pas du tout. Quand j’en ai le loisir, il m’arrive de regarder à la télévision des productions récentes. Je m’efforce de les regarder jusqu’au bout, mais cela relève d’un supplice infernal. On n’y trouve aucune nouveauté ni aucune liberté. On n’y rencontre juste une jeunesse ou une cruauté déguisée.
Un Kurosawa Kiyoshi ou un Kitano Takeshi, pour leur part, sont en mesure de s’affranchir des obstacles évoqués plus haut. Ils n’ont pas à remplir les conditions 1 et 3 puisque l’originalité de ces auteurs est consubstantielle à leur film.
Un film est une affaire d’argent, un investissement. En la matière, l’une des règles de base est d’éviter au maximum les risques. Mais la production d’un film est en soi un pari. C’est comme si on jetait un dé. Soit on gagne, soit on perd. Mais les jeunes cinéastes n’ont aujourd’hui presque plus la possibilité de le faire. Même si l’on n’est pas Kurosawa ou Kitano, cet obstacle peut être franchi par des réalisateurs déjà expérimentés, mais il s’impose aux plus jeunes. Ceux-ci sont ainsi poussés à présenter leurs réalisations dans des festivals internationaux sans avoir eu l’occasion d’améliorer leur technique, avec souvent des résultats décevants. C’est vraiment du gâchis. Alors pourquoi les producteurs recrutent-ils de jeunes cinéastes ? C’est simple. Ils sont moins chers. Ils sont faciles à manipuler. Et si ça ne marche pas, ils en choisissent un autre.

Extrait de “Natsu no musumetachi : Himegoto” [Les filles en été : leurs secrets] de Hori Tei’ichi pour qui Aoyama Shinji voue une grande admiration. / Natsu no musumetachi : Himegoto
L’an dernier, le talentueux Hori Tei’ichi est décédé. Il avait à peine 48 ans. Il avait commencé sa carrière en réalisant des pinku eiga, films à caractère érotique. Après avoir réalisé quelques films de ce genre et d’autres œuvres originales, il avait décidé de prendre ses distances. Au terme de 6 années de repli, il a sorti, l’an passé, un nouveau film intitulé Natsu no musumetachi : Himegoto [Les filles en été : leurs secrets]. Sa disparition s’est produite alors que son long métrage était en salles. C’est une bien triste nouvelle. Reste que les six années où il a disparu des radars n’ont pas été infructueuses. Il nous a laissé une œuvre surprenante et unique, une série que l’on a baptisée Tenryû-ku [Arrondissement de Tenryû]. Il s’agit de films documentaires dont un a été projeté, après sa mort, au Festival de cinéma de Yamagata. Celui-ci a rencontré un grand succès. Hori Tei’ichi était parti dans les champs de thé, au fin fond de la montagne, accompagné d’un seul assistant, tenant lui-même la caméra pour les prises de vue. C’est comme s’il avait réinventé le cinéma. On n’avait pas vu ce type d’approche depuis l’époque du cinéma muet. Il s’était par la suite consacré, pendant quatre ans, à l’écriture d’un scénario. Sans aucun budget, mais en totale liberté, il a réalisé et produit l’excellent Natsu no musumetachi : Himegoto. Je ne le considère pas comme un artisan. Hori Tei’ichi est un véritable génie qui a su réaliser des films avec l’esprit d’un jeune cinéaste plein de fraîcheur et de liberté. J’ai la conviction profonde que ces films constituent “le présent du cinéma japonais”.