Gojô, plus qu’une légende

Construite entre 1624 et 1643, la demeure de la famille Sasaoka se distingue par son vertigineux toit de / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon.

Pour sortir des sentiers battus du Kansai, une promenade ferroviaire au sud de Nara permet de plonger dans l’histoire.

La préfecture de Nara, ancienne province de Yamato, occupe le cœur de la péninsule de Kii, au sud du Kansai. Cette région montagneuse, sans accès vers la mer, est l’une des plus anciennes du Japon. D’une formidable richesse culturelle et patrimoniale, elle abrite plus de sites classés par l’UNESCO que toute autre région de l’archipel. S’y trouvent entre autres les vestiges de trois capitales successives : Asuka-kyô (de 538 à 710) Fujiwara-kyô (694 à 710) et Heijô-kyô (710-740 puis 745-784), l’actuelle ville de Nara. Cette mosaïque historique complexe est composée de sites sacrés, de chemins de pèlerinage, de temples, palais et de kofun, ces mystérieux tumuli funéraires, sépultures de dignitaires et d’empereurs.
C’est aux VIIe et VIIIe siècle, dans cette région alors ouverte aux influences de la Chine et de la Corée, et dont les lettrés fréquentaient les cours des dynasties Sui puis Tang, que furent introduites les avancées en matière d’architecture et d’art venues du continent et surtout de religion avec le Bouddhisme. Au départ de la ville de Nara, il faut traverser l’immense plaine qui entoure l’ancienne capitale dans la direction de l’oiseau vermillon, le phénix rouge de la tradition chinoise, qui symboliquement était posté au sud de Heijô-kyô.
Un réseau ferroviaire dense dessert très bien toute la région grâce à de multiples gares locales. Depuis le centre ville, sur la ligne privée Kintetsu, le paysage traversé ressemble tout d’abord à une morne banlieue, un mélange déconcertant de quartiers d’habitations quelconques, de cultures maraîchères et d’autoroutes surélevées, ouvrages d’art de l’âge du béton, qui écrasent de vieilles bâtisses en bois. Mais à qui sait y regarder de plus près, le trajet offre vite de belles surprises : ici, au détour d’un champ de poireaux, apparaît une majestueuse tombe impériale, là, le long de la voie de chemin de fer, défile l’enceinte d’un auguste temple, là-bas enfin, dressé dans la courbe d’une rizière un tumulus signe d’une antique sépulture.
En bifurquant ensuite vers l’est, la voie de chemin de fer emprunte l’ancienne route qui menait au sanctuaire d’Ise et s’engage dans une vallée étroite. Se dessine peu à peu une nature ordonnée en strates successives, un paysage patiemment composé par des siècles de présence humaine. Un peu plus loin au nord, perché dans la montagne, s’étend le complexe du Hase-dera, la première étape d’importance sur cette route. Temple principal de la branche Buzan du bouddhisme Shingon, il fut fondé à la fin du VIIe siècle. Après une longue montée de marches, le visiteur découvre le massif Hon-dô, le bâtiment principal, trésor national, qui fut construit au XVIIe siècle. Il domine la vallée et offre des vues magnifiques sur les montagnes environnantes. Voyager dans cette région au printemps est la garantie de pouvoir contempler une palette de tous les verts. Un paysage de campagne complet, succession de rizières en eau qui épousent la courbe des montagnes, de bambouseraies aux nouvelles pousses vigoureuses, de potagers, de bois de cyprès sombres et d’arbustes en bourgeons. La gare qui succède à celle de Hase-dera est Haibara, elle dessert la ville d’Uda et permet d’accéder aux vallées qui mènent à Ôuda. C’est un beau panorama de rizières en terrasse parsemées de petits monticules boisés et parcourus par de nombreux cours d’eau.
Dans cette région agricole prospère, des fermes parfois centenaires, composées de plusieurs corps de bâtiment et protégées par de longs murs d’enceinte, rappellent l’aisance du passé. Au détour du chemin apparaît ainsi la demeure de la famille Sasaoka, construite au début de l’époque d’Edo, entre 1624 et 1643 qui présente la particularité d’un vertigineux toit de chaume. Les amateurs du travail du bois apprécieront sa majestueuse charpente. On peut la visiter contre une petite obole.
En ce début de printemps, le calme absolu de la nature n’est perturbé que par le concert des grenouilles dans les rizières en eau et de petites camionnettes bariolées, équipées de haut-parleurs, qui sillonnent inlassablement la campagne en hurlant des slogans politiques : les élections locales approchent. La petite ville d’Ôuda mérite grandement une visite car elle abrite un ensemble étonnamment bien préservé de sites de l’époque d’Edo. Les devantures des magasins qui se succèdent le long des rues principales du quartier historique de Matsuyama témoignent de l’opulence de cette ville de marchands et propriétaires agricoles au cours des siècles passés.