Rencontre : L’expérience Mishima

Chez Cry In Public, la diffusion de zines est une des activités importantes. /Benjamin Parks pour Zoom Japon

A l’entrée du CIP, on trouve un présentoir avec des zines et des livres. Ce sont des choses que vous vendez, n’est-ce pas ?
B. C. : Tout à fait. C’est une démarche relativement nouvelle et c’est encore à l’état expérimental. La plupart d’entre nous fabriquons ces choses par nous-mêmes ou nous connaissons des personnes qui font des choses similaires, et c’est notre façon de les promouvoir. Nous collaborons également avec des librairies et d’autres espaces alternatifs tels que Sunny Boy Books et Irregular Rhythm Asylum à Tôkyô. En dehors de ce présentoir, vous pouvez lire librement tous les documents posés sur les autres étagères. Vous pouvez consulter toutes nos activités et événements en ligne sur notre compte Twitter. Par exemple, j’organise un véritable marché gratuit qui s’apparente au Kunitachi 0-Yen Shop et, bien sûr, tout le monde est libre de s’y rendre et de prendre ce dont il a envie.

CIP est un lieu plutôt inhabituel, en particulier dans une petite ville comme Mishima. Comment se passent vos relations avec les gens du voisinage ?
B. C. : Je suis quasiment certain que beaucoup d’entre eux ont été intrigués par nos activités et se sont demandé qui étaient ces gars un peu bizarres, mais jusqu’à présent, nous n’avons eu aucun problème avec nos voisins. Nous étions un peu inquiets au début parce que nous avons affiché des slogans anarchistes (“Abattez les murs qui disent que vous ne pouvez pas”, “Résistez à la mort psychique”), mais heureusement cela n’a généré aucune réaction négative. Parfois, les personnes qui vivent ou travaillent par ici viennent voir ce que nous faisons ou nous invitent à bavarder. C’est très amical. À côté du CIP, il y a un restaurant d’okonomiyaki et nous y déjeunons parfois. Étrangement, nous avons essayé d’entrer en relation avec des étudiants de l’université locale (il y a quelques étudiants étrangers), mais sans grand succès.

Peux-tu évoquer certains des événements que vous avez organisés jusqu’à présent ?
B. C. : Nous avons une rencontre mensuelle autour de zines où les gens se réunissent, échangent et lisent certaines de ces publications. Nous avons même organisé un festival sur ce thème, en invitant des gens de tout le Japon. C’était vraiment bien, mais c’est un peu difficile de mettre sur pied de grands événements comme celui-ci, car nous avons tous un emploi, des familles et d’autres engagements en dehors de CIP. Outre les zines, nous organisons des ateliers où nous partageons nos différentes compétences telles que l’impression de gravure sur bois et les mandalas. En outre, deux de nos membres sont des agriculteurs et ont organisé des ateliers sur la fermentation. Daa-san s’intéresse particulièrement à la littérature et a donné une série de conférences sur l’auteur américain Carson McCullers. Ensuite, nous organisons des événements musicaux et même des soirées dansantes pour les enfants. En fait, nous organisons de nombreux événements adaptés aux enfants car beaucoup d’entre nous sommes parents. Comme vous pouvez le constater, nous parvenons en quelque sorte à faire toutes sortes de choses, même dans un espace aussi réduit.

Puisque tu as abordé le sujet de l’agriculture, j’aimerais te poser une question sur ce qu’on appelle le “jardinage de guérilla”. Je me souviens que tu en as brièvement parlé dans Huckleberry Zine # 5 lors d’un entretien avec un autre membre du CIP, Masumi qui est agriculteur.
B. C. : Le “jardinage de guérilla” consiste à jardiner sur des terrains que vous n’avez pas le droit de cultiver. Au niveau le plus élémentaire, il n’est pas nécessaire de connaître des techniques particulières pour se lancer. Il vous suffit de choisir une parcelle de terrain, même très petite, et de semer les graines souhaitées. Lorsque j’ai rencontré Masumi pour la première fois, nous avons réalisé que nous faisions du “jardinage de guérilla” sur le même côté de la même route (rires). Vous voyez, vous n’avez pas besoin de vous soucier de la terre. La possession de terres est régie par des lois, mais semer des graines est une chose naturelle. La nature ne se soucie pas des lois.

Comment comparerais-tu la culture japonaise du “Do It Yourself” avec celle des Etats-Unis ?
B. C. : Aux Etats-Unis, la dimension est beaucoup plus grande. Cependant, la plupart des gens se montrent plus superficiels au niveau du militantisme. J’étais un peu comme ça moi-même bien malgré mon attirance pour cette façon d’être et ses valeurs et la rédaction de quelques articles pour les publications de mes amis. Mais je n’avais pas réalisé mon propre zine avant mon installation au Japon. Ici, les gens qui y prennent part sont incroyablement engagés, probablement parce que cela concerne une minorité en dehors des radars de la culture dominante. Si vous faites partie d’un groupe, créez un zine ou êtes un militant, vous finissez par générer une passion tout à fait dévorante.

Propos recueillis par J. D.

Informations pratiques
Pour suivre les activités du CIP : https://twitter.com/cry_in_public