Tendance : Une nouvelle vision des échanges

Les personnes rassemblées aujourd’hui constituent certes un groupe bigarré, mais elles veillent à ne pas faire trop de bruit. Hormis Tsurumi Wataru et trois ou quatre autres personnes présentes dès l’origine, il s’avère que la plupart des participants d’aujourd’hui sont des novices. Parmi eux, il y a une femme au foyer, un étudiant timide, deux mecs à l’air renfrogné et une jeune fille qui répète sans cesse à ceux qui veulent l’entendre que tout est gratuit et qu’ils peuvent emporter tout ce qu’ils veulent. “Tout ce que j’ai apporté aujourd’hui est neuf”, dit-elle avec un grand sourire. “Vous voyez, je souffre d’un problème oculaire qui m’empêche d’évaluer correctement la taille des objets. Alors il m’arrive souvent d’acheter des choses qui ne me vont pas”.
“Je viens ici parce que j’ai tellement de choses à la maison”, explique une autre femme. “Quand je change de garde-robe pour la nouvelle saison, j’apporte mes vieux vêtements ici, ainsi que des livres. Je préfère les donner plutôt que de les vendre à une chaîne d’occasion comme Book-Off. Les gens ont beaucoup de choses à la maison dont ils n’ont pas vraiment besoin, alors je pense que c’est une bonne idée de faire ce genre de marché au niveau de son quartier. Cela offre une perspective différente sur sa propre ville. C’est aussi une question d’écologie. La culture japonaise encourage traditionnellement les gens à prendre soin de leurs affaires et à ne pas les perdre”, rappelle-t-elle.
Lorsque je suis arrivé il y a une trentaine de minutes, l’endroit était presque désert, mais les gens, attirés par les panneaux “0 yen” et “Gratuit”, sont de plus en plus nombreux à s’arrêter. Certains d’entre eux sont des habitués tandis que d’autres découvrent le marché pour la première fois et ont l’air un peu perdu. “Certaines personnes ne comprennent pas pourquoi nous donnons des choses gratuitement”, confie Tsurumi Wataru. “Quelqu’un m’a même demandé si nous étions une sorte de secte religieuse. Mais au bout de six ans, ils finissent par s’y habituer. Nous avons lancé ce projet dans un esprit anarchiste et anticapitaliste, mais vous n’êtes pas obligé de partager nos idées. En fait, la plupart des gens qui viennent ne s’intéressent pas au capitalisme. Ils espèrent seulement trouver quelque chose qui les intéresse. J’explique mes idées s’ils le demandent, mais les gens sont libres de penser ce qu’ils veulent. C’est très décontracté et je veux juste qu’ils en profitent. C’est probablement la raison pour laquelle nous avons réussi à le maintenir pendant toutes ces années.”
“Nous finissons par discuter avec des inconnus. J’y ai fait la connaissance de nombreux nouveaux amis. C’est intéressant de voir comment vous pouvez développer de nouvelles relations à travers les choses que vous apportez ici. C’est une pratique rare dans la vie quotidienne. Certaines personnes veulent toujours nous donner de l’argent, mais nous ne l’acceptons pas, bien sûr. D’autres apportent des bonbons à la place. Il y a une grande variété de personnes et c’est très amusant”, poursuit-il.
En parlant de “variété”, je tombe sur B.J. Apache, un gars barbu à queue de cheval arborant un chapeau de cow-boy et un pantalon en cuir noir. Il me montre une photo d’une vieille femme de Hokkaidô – un chaman aïnou – et une photo de Geronimo, l’un de ses héros. “J’ai fait connaissance avec la culture aïnoue, il y a quarante ans, lors de mon premier voyage à Hokkaidô”, raconte-t-il. “Maintenant, j’y possède un lopin de terre et je m’y rends presque tous les ans.” Entre autres choses, l’homme expose plusieurs petits objets en forme d’arbres qu’il a fabriqués lui-même. A côté d’eux, se trouve un dépliant sur les problèmes liés aux Aïnous (voir Zoom Japon n°78, mars 2018). Il explique qu’il y a quelques années, un groupe de chercheurs de l’Université de Tôkyô et d’autres universitaires ont mis au jour des ossements dans un cimetière aïnou. Aujourd’hui, des membres de la communauté aïnoue et d’autres sympathisants tentent de récupérer ces ossements.
Assis à ses côtés, se trouve un grand gars aux cheveux longs, entièrement vêtu de cuir noir. Il donne un tas de vieux disques de rock. A ma grande surprise, il me dit qu’il s’appelle “Soundman” Mitamura, qu’il est le guitariste du groupe historique punk Deepcount et qu’il a 46 ans. Le terme “punk” désigne en fait davantage l’attitude et la position politique du groupe que son style musical – un mélange élégant et complexe de rock, de funk et de reggae dub qui sert de toile de fond aux déclamations du chanteur Kuwabara Nobutaka. “Soundman” m’apprend que le groupe va bientôt se produire au Kakekomitei, un lieu situé près de la gare de Yaho, au sud de Kunitachi.

Tsurumi Wataru remet en question le consumérisme à outrance. / Benjamin Parks pour Zoom Japon