Rencontre : Une société à deux vitesses

Yuasa Makoto lors de son passage à Paris mi-mars./ Gabriel Bernard pour Zoom Japon

Pour Yuasa Makoto, le Japon a trop tardé à prendre conscience de la poussée de la pauvreté dans l’Archipel.

En septembre 2017, Zoom Japon avait consacré un dossier à la question de la pauvreté dans l’Archipel. L’année dernière, Une Affaire de famille (Manbiki kazoku) de Kore-Eda Hirokazu a remporté la Palme d’or après avoir ouvert les yeux du public sur ce phénomène au Japon. Il y a 10 ans, Yuasa Makoto a publié Contre la pauvreté au Japon (Han hinkon : suberidai shakai kara no dasshutsu, trad. par Rémi Buquet, éd. Philippe Picquier) dans lequel il alertait l’opinion publique nippone et appelait les autorités à prendre la mesure du problème qui s’est développé durant l’ère Heisei (1989-2019). Fort de son expérience et de son engagement contre cette paupérisation de la société, il porte un regard sans concession sur ces trois décennies écoulées tout en gardant l’espoir que la prochaine ère sera celle d’une plus grande solidarité.

L’ère Shôwa (1925-1989) a été ce qu’on a appelé l’époque de la classe moyenne de masse (ichioku sôchûryû jidai). Avec la publication, en 2017, du livre d’Amamiya Karin dont le titre peut être traduit par “l’époque de la pauvreté de masse” (ichioku sôhinkon jidai, inédit en français), pensez-vous que l’ère Heisei soit celle d’une paupérisation massive au Japon ?
Yuasa Makoto : L’ère Heisei a commencé en 1989 et juste après, nous avons assisté à l’éclatement de la bulle spéculative. C’est à ce moment-là qu’un certain nombre de sans-abris ont commencé à être visibles dans les rues. Mais ce phénomène a été mal compris pendant de longues années. La plupart des réactions les concernant étaient qu’il s’agissait de gens “étranges”, “bizarres” qui ne voulaient pas trouver un logement ou un travail. Parallèlement, on a aussi vu apparaître ce qu’on appelle les “freeters” [néologisme forgé à partir du terme anglais “free” (libre) et du mot allemand “arbeiter” (travailleur)], c’est-à-dire des jeunes sans emploi régulier (hiseikikoyô) sans que l’on en saisisse non plus l’ampleur. C’est pourquoi je pense que l’ère Heisei qui a duré 30 ans peut être divisée en deux. Les vingt premières années au cours desquelles le problème de la pauvreté a été complètement occulté et les dix dernières qui ont marqué une certaine prise de conscience.