Rencontre : Un son qui vient du nord

Takahashi Kuniyuki

Comment vous êtes-vous intéressé à la musique ?
T. K. : A l’âge de 11 ou 12 ans, je jouais de la batterie et j’écoutais toutes sortes de musique, de la pop japonaise au rock. Appartenant à la génération des années 1980, j’aimais des groupes de la New Wave comme The Cure, Joy Division et Echo & the Bunnymen. Je pense que j’ai eu la chance de grandir pendant ces années car j’ai été exposé à différents types de musique. Mon grand frère a également eu une grande influence. Nous avions l’habitude de jouer ensemble et d’écouter de la musique punk et de l’electric body music.

Vous avez acheté votre premier synthétiseur à l’âge de 14 ans. Comment vous êtes-vous intéressé à la musique électronique ?
T. K. : Même si j’écoutais n’importe quel type de musique, j’aimais particulièrement les sons des synthétiseurs. Ils me semblaient à la fois étranges et uniques en leur genre, donnant naissance à des sons imprévisibles. Une guitare ne sonne que comme une guitare, mais le synthétiseur vous permet de produire toutes sortes de mélodies, de sons et d’effets sonores.

Qui vous a le plus inspiré ?
T. K. : Le Yellow Magic Orchestra [formé de Hosono Haruomi, Takahashi Yukihiro et Sakamoto Ryûichi] occupait une place importante à l’époque. Tout le monde l’adorait. J’aimais bien également Brian Eno, Vangelis et Jean-Michel Jarre, ainsi que des groupes de la New Wave tels que Human League et Depeche Mode. Au Japon, les magasins de location de musique étant très populaires, comme mes amis et moi étions toujours fauchés, nous louions des albums vinyles pour les enregistrer sur des cassettes et nous les prêter.

Ce qui est étonnant, c’est qu’aujourd’hui encore, le Japon est probablement le seul grand marché musical où les gens achètent encore des CD.
T. K. : Les fans de musique japonaise adorent toujours l’objet lui-même, qu’il s’agisse d’un disque vinyle ou d’un CD. Leur intérêt va au-delà de la musique et inclut la jaquette, etc. Je suppose que c’est la raison pour laquelle, comparé à d’autres pays, le marché du vinyle et des CD reste toujours aussi dynamique.

Vous avez évoqué le Yellow Magic Orchestra. Je sais qu’en 1998, vous avez joué au festival en plein air Rainbow 2000 en tant que membre du groupe de Hosono Haruomi.
T. K. : Ce fut une merveilleuse expérience. En plus d’être un musicien qualifié, Hosono a des idées musicales très intéressantes et une approche profondément spirituelle de la culture. Son activité va bien au-delà de la simple expression musicale. Avec ce groupe, j’ai pu aborder de la musique contemporaine mélangée à du kagura (voir Zoom Japon n°76, décembre 2017), forme musicale ancienne issue de la tradition shintoïste. J’ai donc eu la chance de jouer de toute une gamme d’instruments, y compris de la flûte asiatique.

Ce qui est appréciable dans votre musique, c’est que, même si vous jouez principalement de la musique électronique, vous ne manquez pas d’ajouter des touches de musique analogique.
T. K. : Bien sûr, on peut faire ce qu’on veut avec des synthétiseurs. Si je le voulais, je pourrais créer des sons de flûte et de percussion grâce à l’électronique. Mais j’aime les sons réels et concrets, et rien ne vaut les sons créés par l’émotion humaine. La musique synthétique sonne toujours de la même manière, mais si vous jouez d’un instrument, la sonorité est différente à chaque fois, en fonction de ce que vous ressentez à un moment donné.

Quand vous travaillez sur un nouvel album, quelle place accordez-vous à l’improvisation ?
T. K. : Chaque projet est différent, bien sûr. Parfois, je commence avec une idée ou un thème précis pour un album. D’autres fois, une nouvelle idée naît pendant que j’improvise sur mes instruments. Je joue de la musique tous les jours, mais il faut parfois trois ou quatre jours pour trouver le bon son. Ma musique ne rentre dans aucune catégorie définie et j’ai de nombreuses sources d’inspiration. Donc, en fonction d’un certain nombre de facteurs, un projet peut être terminé en un mois, ou bien me prendre une année entière. Cela dépend aussi si je fais tout moi-même ou si je travaille avec d’autres artistes. J’aime les idées inattendues qui peuvent découler de telles collaborations.

Votre production Feather World est plutôt représentative de cette approche musicale car chaque chanson est le fruit d’une collaboration avec un artiste différent.
T. K. : Cet album est sorti en 2011, l’année du tsunami et de la catastrophe de Fukushima qui en a découlé. Le tremblement de terre s’est produit pendant que je travaillais sur ce projet et j’ai évidemment été touché par la tragédie. Par exemple, j’ai demandé à Anne Clarke, qui chante sur Between Shadow and Lights, d’écrire des paroles exprimant comment les gens continuent à vivre et font preuve de résilience face à des situations aussi tragiques. Le dernier morceau de l’album, Forest Song, est une berceuse. Pour beaucoup de gens, 2011 a été une année terrible. Je voulais donc qu’avec ce morceau les auditeurs ferment les yeux et se détendent. C’était aussi une sorte de prière pour que la nature retrouve son calme et sa sérénité.
C’est probablement la première fois que je révèle les grands thèmes de ce projet. Je n’en ai jamais parlé auparavant. Parce que c’est plutôt lourd, je ne voulais pas imposer mon point de vue à d’autres personnes. Quand j’écris mes chansons, j’ai mes propres idées et motivations, mais tout le monde est libre d’apprécier et d’interpréter ma musique comme il le souhaite.