Expérience : Se fondre dans le paysage

Katsushika était célèbre pour ses nombreux fabricants de jouets.
Y. Y. : Exact. C’est ici qu’on a créé une version japonaise de Barbie baptisée Licca-chan (voir Zoom Japon n°66, décembre 2016). Je me souviens qu’ils avaient même mis en place une ligne de téléphone Licca-chan pour la promouvoir. Si vous appeliez le numéro, vous tombiez sur une actrice qui prétendait être Licca-chan. Elle disait : “Merci d’avoir appelé, j’ai été tellement occupée par mes devoirs…” Ce numéro de téléphone était similaire au nôtre et nous avons reçu beaucoup d’appels la concernant. Un jour, ma grand-mère a prétendu être Licca-chan, juste pour le plaisir, mais ce n’était pas une si bonne idée car, après cela, nous avons reçu des appels encore plus étranges.

Qu’est-ce qui vous a amené à vivre en dehors du Japon ?
Y. Y. : J’ai toujours voulu voyager à l’étranger. A 19 ans, j’ai quitté l’université et suis allé au Royaume-Uni pour étudier l’anglais, ce qui n’a pas beaucoup plu à mes parents. J’ai réussi à passer l’examen d’entrée à l’université et j’ai passé 11 ans à étudier et à travailler en Angleterre en tant qu’avocat. Après un retour de trois ans au Japon, j’ai accepté un emploi dans un cabinet d’avocats à Hong Kong, où j’ai vécu pendant neuf ans. Après une année supplémentaire à New York, je suis rentré au Japon, il y a sept ans.

Cela a-t-il été difficile de se réadapter à la vie au Japon après un si long séjour à l’étranger ?
Y. Y. : En fait, à mon retour, je me suis rendu compte qu’il était facile de draguer au Japon (rires). A l’âge de 20 ans, je vivais dans un univers international où être japonais n’était pas vraiment sexy, alors je devais redoubler d’efforts (rires). En revenant dans l’Archipel, j’étais célibataire avec un bon travail et tout d’un coup, on m’a considéré comme un bon parti.
Blagues à part, cela n’a pas été très facile. Ayant quitté le Japon à 19 ans, j’ai manqué un certain nombre de rites de passage importants qui façonnent la vie des gens ici. Les liens que vous nouez au cours de vos quatre années d’études universitaires et de votre premier emploi – qui pour beaucoup de personnes finissent par être leur travail à vie – sont extrêmement importants au Japon. Ils vous donnent un sentiment d’appartenance et définissent à de nombreux égards qui vous êtes. En déménageant à l’étranger, je me suis coupé de ces liens et, au retour, j’ai réalisé que je n’avais pas de racines. Je n’étais vraiment membre d’aucun groupe. J’avais perdu le contact avec mes anciens camarades de classe et je n’avais aucun point de référence, tant du point de vue social que du point de vue économique. J’avais constamment le sentiment que je devais appartenir à quelque chose, mais j’étais plutôt dans les limbes d’un point de vue social. C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis marié.

Que voulez-vous dire ?
Y. Y. : J’ai rencontré ma femme au Royaume-Uni, mais lorsque je suis rentré au Japon, nous avons rompu. Puis j’ai réalisé qu’elle était la personne avec qui j’avais le plus en commun ; la seule personne qui pouvait se rapporter à mon expérience de vie passée. Quand j’ai commencé à draguer au Japon, au début, j’ai joué la carte “internationale” à mon avantage. Au bout d’un moment, c’est devenu ennuyeux. Toutes les femmes que je rencontrais me disaient : “Waouh, tu as passé onze ans en Angleterre, c’est incroyable !”. En revanche, celle qui est devenue ma femme savait ce que signifiait vraiment de vivre à l’étranger et je pouvais être moi-même avec elle.

Le livre de Yazawa Yutaka est paru en France aux éditions Gallimard, 25 €.

Après toutes ces années à l’étranger, diriez-vous que vivre au Japon était plus compliqué ?
Y. Y. : Vous savez, en Occident, on s’attend à ce que vous soyez une sorte d’électron libre. Bien sûr, il existe de nombreuses nuances en termes d’individualisme – les Américains et les Britanniques sont très différents à cet égard – mais vous devez néanmoins vous comporter en tant qu’individu alors qu’au Japon, vous devez être toujours conscient du contexte social et de l’environnement auquel vous appartenez. Ayant manqué dix années de formation importantes au Japon, il me manquait la capacité de juger ce genre de choses. Je ne dis pas que la manière occidentale est meilleure, il s’agit de deux systèmes sociaux différents et il est difficile de passer de l’un à l’autre.

Un certain nombre de personnes m’ont dit que les sociétés japonaise et britannique étaient assez proches. Qu’en pensez-vous ?
Y. Y. : La réponse courte est oui. En effet, les habitants des deux pays passent énormément de temps à parler de la météo et font toujours attention à ne pas blesser les sentiments des autres. Ils sont issus de communautés très unies où la vigilance mutuelle est très importante. Dans le même temps, je trouve qu’au Royaume-Uni, la classe sociale et la hiérarchie jouent un rôle plus important qu’au Japon, mais les personnes ont plus de liberté pour se définir dans leur propre environnement. En revanche, dans l’Archipel, la pression de la part des pairs est plus forte. Dès lors que vous devenez membre d’un groupe donné – qu’il s’agisse de votre école, de votre bureau ou de votre club – vous devez respecter leurs règles et faire passer les intérêts du groupe avant les vôtres. Je peux donc voir à la fois des similitudes et des différences entre ces deux pays.

L’importance qu’ils accordent tous les deux à la langue est probablement une chose qu’ils ont en commun ?
Y. Y. : C’est vrai. Le japonais et l’anglais britannique sont des langues très discriminantes. Vous pouvez dire beaucoup de choses de la manière dont les autres parlent : leur origine, leur statut social, etc. Au Japon, en particulier, il existe un préjugé malheureux contre les personnes qui ne parlent pas avec l’accent standard. Ils sont méprisés parce qu’ils sont perçus comme non raffinés. Même mon fils a rencontré ce problème. Il a grandi à l’étranger et quand nous sommes revenus, il parlait avec un accent. Cela se reflète également dans l’obsession japonaise à l’égard de l’accent anglais. Ils veulent toujours vouloir parler l’anglais de la reine. Mais cela n’a aucun sens quand on n’est même pas capable d’aligner deux phrases ensemble !

Dans votre livre, vous décrivez l’étrange sensation ressentie lorsque vous vous promenez dans une rue bondée de Tôkyô, tout le monde ayant l’air japonais. Vous avez même dit avoir un sentiment de claustrophobie. J’ai trouvé cela intéressant, surtout venant d’un Japonais.
Y. Y. : En gros, j’ai vu l’autre côté du miroir. Je suis donc toujours émerveillé par le manque de diversité au Japon. Vous pouvez avoir le même sentiment lorsque vous voyagez en Chine, mais pour moi bien sûr, c’est un pays étranger et l’étrangeté ou l’altérité est quelque chose que vous attendez. D’autre part, le Japon est mon pays d’origine et pourtant, j’ai une drôle de sensation lorsque je traverse le grand carrefour de Shibuya en étant entouré de gens qui se ressemblent et portent même parfois des vêtements semblables. Vous avez besoin de faire un petit effort pour voir la diversité dans cette homogénéité.