Débat : Un pays encore mal préparé

Pourquoi certaines personnes manifestent leur hostilité à la décision du gouvernement Abe ?
M. H. : Les plus conservateurs ont particulièrement condamné les responsables politiques pour leur hypocrisie. Le problème est que le gouvernement a eu une approche contradictoire à l’égard de cette question. D’une part, pendant de nombreuses années, la politique officielle a été de refuser l’entrée aux travailleurs étrangers non qualifiés. D’autre part, les étudiants étrangers étaient autorisés à occuper des emplois à temps partiel et, en 1993, le programme de formation des stagiaires techniques (TITP) a été créé. L’objectif déclaré du TITP est de fournir une formation, des compétences techniques et une expérience technologique à des travailleurs originaires de pays en développement. Cependant, les employeurs japonais ont rapidement trouvé un moyen d’obtenir une main-d’œuvre bon marché. Le programme, en passant, a été mis en cause pour des violations présumées du droit du travail et pour des problèmes de santé et de sécurité au travail.
Ce que je voudrais que les gens comprennent, c’est que tout d’abord, comme je l’ai dit, l’augmentation de la population étrangère n’est pas un phénomène nouveau. Par ailleurs, je crains qu’une mauvaise gestion de ce programme par les autorités qui répéteront certaines de leurs erreurs passées n’ait des conséquences négatives sur la société japonaise.

Puisque vous évoquez les erreurs du passé et les politiques erronées, je pense à l’éducation et à l’apprentissage du japonais qui sont très importants pour aider les étrangers à améliorer leur situation et leur intégration. Il me semble que les étrangers ne sont pas tenus par la loi d’envoyer leurs enfants à l’école.
M. H. : Oui, c’est toujours vrai. Selon la Constitution, seuls les citoyens japonais (à savoir les personnes d’ascendance japonaise) sont obligés d’envoyer leurs enfants à l’école. Même les autorités locales ne semblent pas trop préoccupées par ce problème. Avant le début de la nouvelle année scolaire, ils envoient une notification aux familles étrangères enregistrées, mais si ces enfants ne se présentent pas, ils ne font rien. Être aux prises avec un handicap éducatif aussi énorme signifie qu’à l’avenir, ces enfants finiront par faire des travaux manuels comme leurs parents (voir Zoom Japon n°89, avril 2019).

Pensez-vous que le plan du gouvernement visant à faire venir plus de travailleurs au Japon sera un succès ? Je vous pose cette question parce que parmi les travailleurs étrangers qualifiés et les techniciens, l’Archipel n’apparaît pas comme une destination très attrayante.
M. H. : Pour le moment, je pense que le Japon est encore en mesure d’attirer des habitants originaires de pays économiquement faibles comme le Vietnam et le Népal. Cependant, à terme, il pourrait se faire damer le pion par la Chine, Taïwan et la Corée du Sud. Le fait est que le Japon n’est pas le seul pays à vouloir attirer une main-d’œuvre étrangère. Alors que la population occidentale vieillit et que le nombre de pays en développement en Asie augmente, les besoins en travailleurs se font de plus en plus sentir. Dans ce contexte, les références du Japon sont loin d’être les meilleures, notamment en raison de sa langue difficile qui n’est parlée qu’ici, de ses salaires peu compétitifs et d’une culture du travail guère engageante avec ses heures supplémentaires qui n’en finissent pas et un harcèlement moral encore répandu.

Ajoutons que beaucoup de personnes qui vivent déjà au Japon – Japonais et étrangers – ne sont guère enthousiastes à l’idée d’ouvrir davantage le pays aux immigrés.
M. H. : Encore une fois, le gouvernement a une grande part de responsabilité dans la création de cette atmosphère d’angoisse et de méfiance. Les responsables gouvernementaux ne sont pas clairs sur leur politique. Ils continuent en particulier de dire que cette nouvelle vague de travailleurs étrangers ne restera que 3 à 5 ans, puis rentrera chez elle. Or les statistiques montrent que la population immigrée a régulièrement augmenté au cours des 30 dernières années et que de nombreuses personnes dont on avait prévu qu’elles ne resteraient que quelques années ont fini par s’installer durablement dans le pays.