Rencontre : Un modèle de grand-mère

Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Qu’en avez-vous retenu ?
T. K. : Ce fut intéressant. J’ai eu la chance de travailler pour plusieurs artistes et, chaque fois, j’ai appris quelque chose de nouveau. Le revers de la médaille, c’est que les assistants ne sont pas très bien payés. Du coup, ça n’a pas toujours été facile. J’étais toujours fauchée.

Comment votre famille a-t-elle réagi à votre choix professionnel ?
T. K. : Au début, mes parents m’ont soutenue, mais au bout d’un moment, ils ont lâché prise, du genre “fais ce que tu veux !” (rires). En revanche, ma sœur n’a jamais cessé de croire en moi. Elle m’a toujours remonté le moral et j’ai même vécu un temps avec elle et son mari.

Le titre japonais de BL Métamorphose est Metamorufôze no engawa. Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?
T. K. : A vrai dire, j’ai eu du mal à trouver un titre. Un jour, en écoutant une chanson d’un musicien que j’aime beaucoup, j’ai entendu le mot “métamorphose” et cela m’a semblé être le mot juste pour mon manga. “Métamorphose” signifie changement, transformation. C’est ce qui arrive aux deux protagonistes quand ils se rencontrent et se connaissent mieux. L’engawa, l’espace qui se situe entre l’intérieur et l’extérieur de la maison traditionnelle, est l’endroit où Yuki et Urara passent ensemble du temps à lire des mangas. Vous pouvez donc dire que c’est un symbole de leur amitié.

BL Métamorphose est votre premier travail majeur. Comment est né ce projet ?
T. K. : Je pensais depuis longtemps à une histoire mettant en vedette un amateur de manga BL. Plus je faisais de recherches sur le sujet, plus je trouvais des documents intéressants. Puis un jour, un ami m’a présenté à un éditeur de manga qui travaillait pour le webzine Comic Newtype. Quand je lui ai exposé que le protagoniste de mon histoire était une adolescente geek, il a proposé d’ajouter une dame âgée et de faire de leur différence d’âge un élément clé de l’histoire. J’ai aimé l’idée dès le début et j’ai pu proposer de nombreuses idées concernant la vieille dame aussi. C’est comme ça que ce couple étrange est né.

Aviez-vous des modèles pour ces personnages ?
T. K. : Pour Yuki-san, je me suis inspirée de ma grand-mère. Quant à Urara, la jeune fille, je ne peux pas dire qu’elle est exactement comme moi, mais elle partage certainement plusieurs traits de ma jeune personne. Par exemple, nous partageons un amour pour le manga BL, même si, à son âge, je n’étais pas encore aussi accro.

Avez-vous reçu des commentaires de lecteurs ?
T. K. : Oui, chaque exemplaire de mon livre est vendu avec une carte postale que les lecteurs peuvent utiliser pour écrire leurs commentaires. La plupart d’entre eux semblent aimer le type d’amitié qui se développe entre Urara et Yuki-san en dépit de leur différence d’âge. Ils apprécient également le fait qu’une femme de 70 ans ou plus, comme Yuki, soit active et ait des passe-temps et des intérêts qui ne sont pas en rapport avec son âge. La plupart des gens ont une certaine vision stéréotypée de ce que les seniors peuvent ou ne peuvent pas faire. Donc, je suppose qu’ils trouvent rassurant que le personnage de Yuki soit différent. Évidemment, quand on vieillit, il y a beaucoup de choses qu’on ne peut plus faire ou qu’on a du mal à faire. Le corps s’affaiblit et on peut rencontrer des problèmes de santé, mais dans leur tête, les personnes âgées ne changent pas vraiment et veulent rester actives le plus longtemps possible.

Vous avez dit plus tôt que Yuki était calquée sur votre grand-mère.
T. K. : C’est vrai. Ma grand-mère était très active. Elle chantait dans une chorale et apprenait à la fois la calligraphie et la cérémonie du thé. Elle était également investie dans une activité bénévole. Quand j’ai déménagé pour la première fois à Tôkyô, j’ai partagé un appartement avec ma sœur et ma grand-mère venait souvent nous aider. Elle a passé de longs moments avec nous à cuisiner et à faire des travaux ménagers. Quand j’ai commencé à penser au personnage de Yuki, ma grand-mère s’est naturellement imposée à la fois dans la façon dont elle parle et se comporte en général. Cela dit, je sors souvent pour observer les gens. Si je vais dans un café et que je m’assieds à côté d’un groupe de femmes âgées, j’essaie d’écouter leur conversation pour voir de quoi elles parlent et de voler quelques idées de sujets. Elles sont si pleines d’esprit que j’en viens souvent à me dire qu’elles sont plus vives et énergiques que moi. J’aime aussi le fait que beaucoup de Japonais – les femmes en particulier – perdent toute inhibition lorsqu’ils atteignent un certain âge. Ils sont tellement ouverts et disent ce qu’ils pensent.

Bien que Yuki soit une vieille dame tout ce qu’il y a d’ordinaire, elle est assez différente d’une personne de cet âge. Je suppose que c’était un choix conscient de votre part ?
T. K. : Tout d’abord, je voulais que Yuki soit une femme élégamment vêtue, en partie pour souligner la différence avec Urara qui se moque de son apparence. Yuki est peut-être âgée, elle n’en reste pas moins une femme et aime utiliser du rouge à lèvres et acheter de beaux vêtements. Elle a des idées bien arrêtées sur ce qu’elle aime et ce qu’elle n’aime pas. C’est cet aspect de son personnage que je voulais montrer.

Comme vous le savez, les mangas avec des personnages âgés connaissent un certain succès au Japon. Comment l’expliquez-vous ?
T. K. : Je pense que beaucoup de jeunes lecteurs pensent davantage à leur avenir et à ce que sera leur vie quand ils vieilliront. Dans le passé, pour beaucoup de gens, la vieillesse était un avenir lointain dont ils n’avaient pas à s’inquiéter avant d’avoir atteint ce stade. Mais maintenant que la population japonaise vieillit rapidement et que les médias regorgent d’informations sur ce thème comme les personnes qui continuent de travailler jusqu’à un âge avancé ou qui vivent et meurent seules dans un isolement total, de plus en plus de gens prennent conscience de cette réalité et cherchent à se préparer. Les personnes âgées au Japon peuvent être actives et pleines d’énergie, mais cela ne signifie pas qu’il est facile de vieillir. J’ai eu la chance de passer de nombreuses années avec ma grand-mère, mais il y a probablement beaucoup de gens de mon âge qui n’ont pas eu ce genre d’opportunité, ils sont donc curieux d’en faire la découverte.