Tendance : Des seniors pleins de ressort

Pour son recueil Ôya-san to boku, Yabe Tarô a reçu, en 2018, le prestigieux prix Tezuka Osamu.

La réalité
Ce dernier ensemble est également le plus intéressant, car il comprend des récits qui abordent les problèmes réels des personnes âgées et présentent un portrait détaillé de la société japonaise actuelle.
L’un des titres les plus forts est BL Métamorphose (Metamorufôze no Engawa, éd. Ki-oon) de Tsurutani Kaori (voir pp. 10-12), histoire touchante d’une amitié entre une veuve septuagénaire et une adolescente geek. L’un des exemples les plus populaires de cette nouvelle vague manga mettant en scène des seniors est Sanju Mariko (inédit en français) d’Ozawa Yuki, qui s’est vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires depuis ses débuts en 2016. “Sanju” est la façon traditionnelle de dire “il y a 80 ans”, l’âge de Mariko. Veuve et écrivain, elle vit avec son fils, son épouse et sa famille élargie, y compris son arrière-petit-fils. Partager l’espace avec eux s’avère de plus en plus difficile alors qu’elle se sent de plus en plus seule. Elle finit par se demander si son fils et sa belle-fille espèrent sa mort prochaine. C’est un désaccord sur le projet de reconstruction de la maison qui l’oblige à quitter cet endroit où elle ne se sent plus la bienvenue.
Depuis le début, la vie de Mariko est loin d’être facile. Bien qu’elle soit en bonne santé et économiquement indépendante, elle a du mal à trouver un appartement et devient brièvement “réfugiée dans un cybercafé”, rejoignant d’autres personnes sans domicile fixe. L’histoire de Mariko oscille constamment entre le bonheur et la tristesse. D’un côté, elle poursuit activement de nouveaux défis, ravie d’avoir retrouvé sa liberté et même de pouvoir redevenir amoureuse. Par contre, elle a peur de mourir seule, comme son amie, et doit faire face à tous les petits et grands problèmes de la vie quotidienne.
Si l’histoire de Mariko a ses moments légers et son regard ensoleillé sur la vieillesse, Tasukeaitai : Rôgo hatan no oya, karoshi rain no ko [Besoin d’aide : Parents brisés après la retraite, enfants au bord de la mort par excès de travail, inédit en français] de Saiki Mako offre une vision beaucoup plus sombre de la vie après la retraite. Le couple de 70 ans environ au centre de cette histoire semble apprécier sa vie, entre jardinage et karaoké, jusqu’à ce que le mari subisse un accident vasculaire cérébral et se trouve dans le besoin de soins infirmiers. Le couple et ses enfants doivent répondre à des questions difficiles, en plus de supporter un lourd fardeau financier. Cette histoire aborde des sujets réels, à savoir la fatigue liée aux soins infirmiers – l’état physique et psychologique des personnes dans la quarantaine et la cinquantaine qui doivent soigner leurs parents malades sans aucune aide de l’État. Pour les jeunes, ce problème semble lointain – quelque chose dont ils ont entendu parler mais qui ne les concerne pas vraiment – jusqu’à ce que la même chose leur arrive. Ce manga va au-delà du drame pour enseigner aux lecteurs les moyens de faire face au problème, de surmonter les difficultés et d’utiliser la sécurité sociale pour faire face aux problèmes financiers.
Bien que la plupart des mangas récents qui attirent l’attention soient écrits par des femmes et que leurs personnages le soient aussi, les artistes et personnages masculins sont également bien représentés, on compte quelques pionniers qui ont connu un énorme succès avant même que les mangas sur les seniors ne soient considérés comme un genre.
Le vétéran du manga Hirokane Kenshi, après avoir atteint la célébrité avec sa saga Kachô Shima Kôsaku [Chef de section, Shima Kôsaku, inédit en français], a lancé, en 1995, une autre série intitulée Tasogare Ryûseigun [Comme les étoiles filantes au crépuscule, inédit en français]. Chaque volume comporte l’énoncé suivant : “Dans les dernières années de leur vie, les hommes et les femmes retrouvent parfois la lueur de l’amour. Leurs histoires brillent comme des étoiles filantes au crépuscule.” La série présente des histoires d’amour mettant en scène des personnes âgées qui aiment certains plaisirs coquins. Dans une histoire typique, un veuf de 70 ans, ennuyé par la retraite, occupe un poste à temps partiel en tant que chauffeur d’entreprise. Il est chargé de conduire un premier vice-président – une femme de près de 60 ans qui n’a jamais trouvé de place pour l’amour dans sa vie professionnelle mouvementée. Au fil du temps, ils développent une amitié chaleureuse. Une nuit, ils se retrouvent tous les deux dans un love hotel. Après une nuit au lit, ils deviennent des amoureux ardents. La série a eu un tel succès que Hirokane a publié 59 volumes à ce jour (et ce n’est pas fini) et en a vendu des millions d’exemplaires.
La plus récente de ces bandes dessinées faites par des hommes est l’œuvre de Yabe Tarô, un comédien de 40 ans qui, en 2016, a commencé à publier en série dans un magazine littéraire une bande dessinée sur ses relations avec sa propriétaire, une octogénaire. Ôya-san to Boku [La propriétaire et moi, inédit en français] est un portrait très fin d’une femme qui a connu de nombreuses vicissitudes, y compris un divorce à un jeune âge, mais qui parvient à conserver une vision équilibrée et très optimiste de la vie. Tout en vivant au deuxième étage de la maison de la dame, Yabe la connaît bien et les deux développent une relation chaleureuse et personnelle. Le livre compilant ses historiettes est sorti en 2017 et, un an plus tard, a remporté le prestigieux prix Tezuka Osamu. Il s’en est écoulé près d’un demi-million d’exemplaires jusqu’à présent.
Les titres que nous avons présentés ici montrent à quel point le sens de l’humanité est au cœur du succès de ce genre. Les lecteurs peuvent être des gens âgés qui aiment les mangas depuis leur enfance, ou de jeunes lecteurs inquiets du vieillissement progressif de la société, mais ils partagent les mêmes inquiétudes et les mêmes angoisses.

Gianni Simone