L'heure au Japon

L’éditeur The Jokers vient de sortir pour notre plus grand bonheur en édition combo Jeune fille sous le ciel bleu, La Femme de Seisaku et La Femme du docteur Hanaoka. A saisir immédiatement.

Après avoir redonné le sourire aux exploitants des salles obscures françaises en mal de spectateurs grâce à une rétrospective de six films de Masumura Yasuzô à la fin de l’été 2025, The Jokers permet aujourd’hui de combler ceux qui n’avaient pas pu assister aux séances dans les cinémas en sortant trois de ces longs-métrages sous forme d’éditions combo (Blu-ray + DVD) qui complètent ainsi la collection des œuvres du cinéaste entamée en 2023. Souvent affilié à la Nouvelle vague japonaise peut-être en raison de son expérience européenne en Italie au Centro Sperimentale Cinematografica de Rome, au début des années 1950, Masumura est pourtant bien différent d’Ôshima Nagisa ou Yoshida Yoshishige dans la mesure où il n’a pas cherché à claquer la porte des studios, mais plutôt à tenter de les faire évoluer de l’intérieur. “Ce fut un plaisir pour moi de voir qu’il avait trouvé un biais pour tourner de telles choses à l’intérieur des grandes compagnies”, s’est d’ailleurs réjoui Yoshida qui considérait avec bienveillance le travail du réalisateur de Jeune fille sous le ciel bleu (Aozora musume, 1957), La Femme de Seisaku (Seisaku no tsuma, 1965) et La Femme du docteur Hanaoka (Hanaoka Seishû no tsuma, 1967) qui font partie de cette triplette sortie à l’occasion des fêtes de fin d’année.

Le point commun de ces trois films, comme souvent dans ses autres réalisations, c’est la place accordée à la gent féminine. “C’est en prenant la femme comme objet que l’on peut le plus facilement exprimer l’humanité. Donc, pour exprimer l’humain, il n’y a que la femme”, avait-il déclaré, en 1970, dans un entretien accordé aux Cahiers du cinéma. En visionnant ces trois chefs-d’œuvre, c’est l’évidence même bien qu’à chaque fois il en brosse un portrait très différent. Dans Jeune fille sous le ciel bleu, film de commande la Daiei, il observe Yuko (Wakao Ayako) qui fait la démonstration de sa force de caractère face à l’adversité dans une comédie qui reflète l’optimisme ambiant dans un Japon qui a officiellement tourné, l’année précédente, le dos à la phase de reconstruction. Alors qu’elle apprend qu’elle est une enfant adultérine, Yuko se bat pour retrouver sa mère biologique et doit affronter de nombreux vents contraires. Wakao Ayako, du haut de ses 24 ans, est épatante dans ce film qui souligne un désir d’émancipation dans un Japon en pleine mutation économique. Masumura a toujours su utiliser dans ses réalisations le contexte de l’époque pour donner à ses personnages une profondeur et un dynamisme communicatif. Ce film est représentatif du cinéma de Masumura Yasuzô souvent négligé au profit justement de ses œuvres les plus « Nouvelle vague » compatibles comme Passion (Manji, 1964) ou La Bête aveugle (Môjû, 1969).

La Femme de Seisaku et La Femme du docteur Hanaoka sont plus proches de ces deux films, moins dans la forme que sur le fond, dans la mesure où le cinéaste y explore la dimension sacrificielle de ses personnages féminins, une nouvelle fois, incarnés magistralement par Wakao Ayako. Dans le premier, elle interprète Okane, une jeune femme qui a accepté de se marier à un riche marchand pour sortir sa famille de la pauvreté, mais qui est rejetée par son village natal à la mort de celui-ci. Sa rencontre avec Seisaku, héros positif aux yeux de ses contemporains, va lui permettre de développer une furieuse passion à son égard qui va la conduire à lui crever les yeux pour qu’il ne reparte pas à la guerre. Si elle contribue à transformer l’image positive de Seisaku en celle d’un homme rejeté parce qu’il n’est plus en mesure d’aller se battre, Okane montre sa force de caractère qui lui permet de retourner la situation. Masumura est coutumier de cette façon de mettre en valeur le rôle déterminant des femmes. Il en va de même dans La Femme du docteur Hanaoka dans lequel il questionne le rôle de la femme dans l’ombre du fameux médecin Hanaoka Seishû resté célèbre pour avoir été le premier à extraire une tumeur cancéreuse du sein d’une patiente. Son épouse Kae (Wakao Ayako) doit encore se battre pour exister à la fois aux yeux de son mari interprété par Ichikawa Raizô et face à la mère de ce dernier joué avec brio par la grande Takamine Hideko. La “rivalité” entre les deux femmes prend le spectateur par les tripes tandis que Kae se sacrifie pour permettre au docteur de parvenir à ses fins médicales. Masumura Yasuzô ne manque pas de soulever de nombreuses questions sur l’intérêt d’un tel sacrifice, mais il montre surtout que sans les femmes, les hommes ne valent pas grand-chose. Trois films indispensables pour les amateurs de cinéma japonais et pour tous ceux qui sont à la recherche de films de qualité dans un contexte de pénurie à ce niveau.

Odaira Namihei

Référence
Les trois films sont diffusés dans une édition collector limitée (restauration 4K, Blu-ray + DVD) au prix de 24,99 €.

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