
Avant sa destruction, la gare de Harajuku était la plus ancienne gare en bois de la capitale. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon Harajuku et Shibuya, les deux quartiers appréciés par la jeunesse, symbolisent l’impermanence de la ville. La dernière partie de ma promenade autour de la ligne Yamanote commence à Harajuku (voir Zoom Japon n° 32, juillet août 2013), sans doute le lieu de prédilection des jeunes. Peu de choses ont changé depuis 1992, année où je me suis installé au Japon. La seule exception notable est le bâtiment de la gare. Construit en 1924, c’était la plus ancienne gare en bois de la ville. Elle a survécu aux tremblements de terre, aux incendies et aux bombardements de la guerre du Pacifique, mais elle s’est avérée impuissante face au réaménagement urbain. Apparemment, il ne répondait pas aux normes de résistance au feu. Le nouveau bâtiment, achevé en 2020, est entièrement vitré et composé de lignes droites. Il est plus grand, plus spacieux et mieux équipé pour accueillir le flux incessant de visiteurs qui affluent vers l’une des destinations touristiques les plus populaires de la capitale. Il contribue également à banaliser l’apparence de Tôkyô. Heureusement, pour une fois, la préservation du patrimoine culturel et les intérêts financiers ont trouvé un compromis : l’ancien bâtiment sera réassemblé dans le cadre d’un nouveau complexe commercial dont l’achèvement est prévu en 2026. L’ensemble des arrêts de la ligne Yamanote. Les chiffres indiquent le nombre de minutes pour les atteindre. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon Il y a trente ans, je passais la plupart de mes dimanches dans le Hokôsha Tengoku, ou “paradis des piétons”, de ce quartier. Une partie de l’avenue Omotesandô était fermée à la circulation automobile, et des groupes de rock indépendant, des breakdancers et des artistes de rue utilisaient cet espace libre pour improviser, danser et rassembler les foules. C’était une sorte de festival culturel sauvage et spontané, et un cas rare d’expression créative sans filtre dans la cité. Inutile de dire que cette initiative a été suspendue en 1998. Aujourd’hui, on trouve des zones réservées aux piétons le week-end, avec une tonalité nettement plus consumériste à Ginza, Shinjuku et Akihabara. Les survivants de la scène Harajuku se retrouvent à l’entrée du parc Yoyogi, où des motards en cuir et leurs compagnes aux coiffures en choucroute se déhanchent au rythme du rock’n’roll original des années 1950 et de ses copies japonaises, sous le regard d’une foule croissante de touristes étrangers. L’un d’entre eux, un don Juan grisonnant d’une soixantaine d’années, s’arrête de temps en temps pour reprendre son souffle, puis recommence, rêvant probablement de la Route 66, des blue-jeans américains et de vacances à Graceland, aux États-Unis. Il est certain que le consumérisme est bien vivant à Harajuku, où les chaînes de magasins sont nombreuses. Cependant, alors que les jeunes d’autres pays suivent l’exemple des grandes chaînes, de nombreux adolescents de Tôkyô définissent leurs propres tendances en matière de mode. Plutôt que d’être des suiveurs, ils créent les tendances, empruntant et modifiant les styles traditionnels et occidentaux. Plus on s’enfonce dans le dédale des ruelles étroites, plus on découvre des enclaves autonomes, comme celle qui se trouve juste au sud de la rue Takeshita, kitsch et bondée de touristes. L’élégante Brahms Path, avec son buste du compositeur allemand et ses deux lions de pierre, regorge de restaurants et de boutiques. À proximité, la rue Mozart, ornée d’un portrait en relief du jeune génie musical, regorge de coiffeurs (j’en compte cinq ou six sur une distance de 50 mètres). Cette ruelle se distingue par son architecture d’inspiration européenne et sa fontaine au centre, d’où son autre nom, Fountain Street. Le grand torii de bois indique aux visiteurs qu’ils entrent dans le domaine sacré du sanctuaire Meiji. / Odaira Namihei pour Zoom Japon Au Japon, le sacré et le profane vont souvent de pair. Lorsque Meiji Jingû, le plus important sanctuaire shintoïste de Tôkyô, a été construit en 1920, Omotesandô est devenu la principale voie d’accès au sanctuaire. Cependant, comme d’autres lieux de pèlerinage similaires au Japon, il a attiré des vendeurs de toutes sortes. Puis, après la guerre du Pacifique, la zone est devenue un complexe résidentiel militaire américain appelé Washington Heights, ce qui a conduit à l’implantation de nombreuses installations et magasins de style occidental dans le quartier. Aujourd’hui, Omotesandô rivalise avec Ginza pour le plus grand nombre de boutiques de créateurs. En me dirigeant...
