Histoire : Esprit samouraï es-tu là ?

A l’instar du Palio de Sienne, le Nomaoi de Sôma est le rendez-vous des cavaliers qui défendent leur région avec fierté.

Pendant trois jours, sous une chaleur accablante, les cavaliers remontent le temps et entraînent le public dans un univers disparu. - Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon-
Pendant trois jours, sous une chaleur accablante, les cavaliers remontent le temps et entraînent le public dans un univers disparu. – Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon-

Le jour se lève sur le sanctuaire de Nakamura. Itô Kazuhiko s’affaire dans l’écurie où il prépare son cheval pour la course annuelle du Nomaoi. Pompons en velours, tapis de selle en cuir noir et or, étriers en laque noire, rien n’est trop beau pour cette fête qui célèbre mille ans d’histoire du clan Sôma, de la ville qui porte le même nom dans la préfecture de Fukushima. Signifiant littéralement “la course des chevaux sauvages”, les origines du Nomaoi remontent à l’ère Sengoku (milieu du XVe siècle- fin du XVIe siècle) où les samouraïs s’entraînaient secrètement à capturer des hordes de chevaux sauvages pour les offrir aux dieux shintô. “Si vous avez vu Le Dernier samouraï, vous saurez que ces hommes appartenaient au clan Sôma !” lance fièrement Kazuhiko en caressant la croupe de son cheval. Natif de la cité portuaire de Sôma, celui-ci a 31 ans et participe pour la première fois de sa vie à la grande course du Shinki Sôdatsuen. Un événement pour lequel il se prépare depuis presque 10 ans. Au loin, on entend le chant des cigales qui monte au rythme du soleil. Bientôt, il fera une chaleur étouffante. Mais pour l’heure, le sanctuaire est encore un havre de paix où les cavaliers peuvent communier avec leur monture loin de la foule. “Nous avons prié les dieux du sanctuaire pour redonner à cette fête toute sa splendeur et faire que Sôma se reconstruise rapidement”, explique Takahashi Makoto qui s’occupe de l’organisation du Nomaoi au niveau de Minami-Sôma, la ville voisine. La triple catastrophe du 11 mars 2011 a laissé des traces indélébiles dans cette région côtière qui vivait de la pêche. L’accident nucléaire de la centrale de Fukushima Dai-ichi, à 20 km de là, a provoqué l’exil de 160 000 habitants issus de plusieurs villages voisins, désignés comme zone interdite. Beaucoup se sont réfugiés à Sôma et Minami-Sôma et habitent encore dans des logements provisoires. Pourtant même en 2011, le Nomaoi n’a pas raté son rendez-vous annuel.

Itô Kazuhiko a acheté son armure à Kyôto. -Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon-
Itô Kazuhiko a acheté son armure à Kyôto. -Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon-

Commençant, la veille, par une procession des cavaliers dans la ville de Sôma, la fête attire des centaines de personnes au petit matin. Puis la foule grossissante se dirige vers le sanctuaire d’Ôta à Minami-Sôma pour le départ d’une autre procession. Autour des trois sanctuaires de Nakamura, Ôta et Odaka, le Nomaoi reconstitue chronologiquement pendant trois jours les rituels guerriers des samouraïs. Dans un décor splendide de rizières cernées de montagnes, le cortège avance solennellement au rythme des tambours et des conques, réplique parfaite d’un rouleau de peinture du Moyen-Age. Derrière le commandant-en-chef, des prêtres, des porteurs de palanquins, des palefreniers, des guerriers, mais aussi des enfants parés comme des princes défilent dans une ambiance à la fois majestueuse et tranquille. Les cavaliers du haut de leur noble stature n’hésitent pas à saluer et rire avec les spectateurs agglutinés le long des rizières, s’éventant énergiquement en maudissant la chaleur. Comme tous les matsuris – les fêtes traditionnelles japonaises –, le Nomaoi est un moment de retrouvailles annuelles entre familles et amis. Pour certains, c’est aussi l’occasion d’exprimer leur passion pour les équidés. “Je suis venue de la ville de Fukushima, je suis folle d’équitation et je participe à mon premier Nomaoi cette année”, confie émue Marumatsu Fumie, une jeune femme à qui on a demandé de tirer les cavaliers au pas. Certains chevaux hennissent et s’ébattent, énervés par la foule et le pas lent de la procession. Jadis, les chevaux de Sôma étaient réputés dans tout le Japon, mais ils sont désormais délaissés au profit d’une race plus résistante et surtout plus grande. “On a dû adapter nos chevaux à la taille des Japonais d’aujourd’hui. Nos ancêtres ne mesuraient pas plus de 1, 60 m !” note Kazuhiko. Il a acheté son cheval il y a six mois, juste à temps pour commencer l’entraînement. “Le Nomaoi est une fête à part. Même si on a envie d’y participer on ne le peut pas, il faut trouver le bon cheval et ce n’est pas comme une voiture, il ne suffit pas d’avoir de l’argent”, raconte-t-il. Malheureusement, arrivé à l’hippodrome de Hibarigahara où doit se dérouler la première course du Nomaoi. Kazuhiko tombe violemment de son cheval. Ambulance, hôpital. La blessure n’est pas grave, mais le médecin préfère le garder en observation. Nous rentrons sans lui au Mihosushi, le restaurant que tiennent ses parents à Sôma, véritable petit musée du Nomaoi. Souriante, Ichiko, la maman, nous sert sur le grand tatami des plats de tempura et de sashimi en attendant le retour de son fils. “Il y a quelques années, j’ai commencé à faire des recherches sur les origines de mes ancêtres et j’ai découvert que c’était des samouraïs. C’est comme ça que Kazuhiko a décidé de participer au Nomaoi. Car il faut porter le blason d’une famille de samouraï pour pouvoir être admis”, explique-t-elle en montrant l’armoirie des Itô, une fleur de gentiane, trônant au-dessus des dizaines de bouteilles de saké offert par leur l’entourage. Enfin, Kazuhiko rentre, accompagné de ses deux fidèles amis. D’humeur un peu sombre après cette chute, il mange un morceau avant de monter dans ses appartements à l’étage pour se reposer, et déclare qu’il participera comme prévu à la grande course du lendemain. La famille ne fait pas de commentaires. Kazuhiko s’est entraîné depuis six mois, partant à minuit après le travail pour courir sur son cheval. Et puis, ils en ont vu d’autres. Le restaurant qui leur sert aussi de maison a été à moitié détruit par le séisme, la belle-sœur originaire de Namie – à 3 km de la centrale accidentée, est maintenant une réfugiée nucléaire, et l’ami de la famille, Tadano Akio, travailleur nucléaire, a perdu sa mère et sa sœur lors du tsunami.

S’y rendre
Au départ de Tôkyô, il faut emprunter la ligne de train à grande vitesse Tôhoku shinkansen jusqu’à Sendai. Il faut compter environ deux heures. Changer alors pour la ligne Jôban jusqu’à Haranomachi qui se trouve à environ 100 km au sud. Une navette gratuite assure le transport jusqu’aux lieux des festivités. Le rendez-vous de 2016 aura lieu du 30 juillet au 1er août.