Entre ciel et terre au mont Nokogiri

Pour atteindre le sommet, les moins courageux peuvent emprunter le téléphérique. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

L’extraction du tuf dans la région a commencé pour répondre aux besoins liés au développement rapide de la capitale qui s’appelait alors Edo. Elle abritait déjà un million d’habitants. Appréciée parce que facile à façonner et résistante à la chaleur, cette pierre gris foncé deviendra le moteur de l’économie locale. Comme la qualité de la pierre autour du sommet était meilleure que celle arrachée à sa base, les ouvriers sont petit à petit montés vers le sommet. La forme singulière de Nokogiri Yama – on dirait qu’il a été haché verticalement par un géant – témoigne du labeur des innombrables mains de ces hommes qui l’ont sculpté.
Ils ont également aménagé d’étroites allées qui mènent du sommet au port qu’ils empruntaient pour transporter les pierres. Sur ces chemins escarpés, des hommes et des femmes, le dos voûté, faisaient sans cesse des allers-retours.
Dans l’histoire du pays, cette carrière a une place aussi importante que les autres vestiges industriels comme la mine de cuivre d’Ashio (préfecture de Tochigi) ou encore l’aciérie impériale de Yahata (préfecture de Fukuoka). Le tuf extrait du mont Nokogiri était utilisé partout, des fondations du port de Yokohama à la construction d’un pavillon dans le Palais impérial. Le développement et la modernisation du pays ont été basés sur ces cendres volcaniques vieilles de plusieurs millions d’années, durcies sous la pression du temps et de mouvements capricieux de la terre et extraites par des mains robustes. L’âge d’or de l’industrie phare du village Kanetani a pourtant été de courte durée. Le tremblement de terre de 1923 qui a ravagé la capitale en faisant 100 000 morts a révélé la fragilité du tuf. Il sera peu à peu remplacé par le béton. L’extraction s’est définitivement achevée en 1985.
Pour avoir une vue d’ensemble de ce vestige de l’industrie qui employait jadis 80 % de la population locale, il faut se rendre au sommet. Depuis la station de téléphérique, la balade est courte, mais raide. La montée sur l’escalier et la vue de la chute vertigineuse insuffle à la promenade un sentiment de légèreté pour les uns, d’inquiétude pour les autres. Les Japonais d’autrefois appelaient la vue : Jigoku-nozoki (un coup d’œil vers l’enfer). “Ah ! Cela m’a donné des frissons”, s’exclame une touriste en se dirigeant déjà vers la station de téléphérique. Une autre, des jumelles à la main, lui dit d’attendre. Elle cherche le mont Fuji, ce petit triangle gris qui se devine au-delà des montagnes houleuses et la ligne bleue de la baie de Tôkyô. De là aussi, on peut voir comment l’exploitation de pierre s’est terminée, car les ouvriers ont laissé des surplombs sur la surface de la falaise, en pensant peut-être qu’ils les ôteraient par la suite. Sauf que ce moment n’est jamais venu.

On recense quelque 1 500 statues de Bouddha dans ce site religieux depuis le XIIIe siècle. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon