Yamazaki Mari se jette à l’eau

Privée de bain pendant son long séjour à l’étranger, l’auteur de Thermae Romae a trouvé un excellent remède à sa frustration.

yamazaki-mari-rencontre
©DR

Lorsqu’un Japonais part en voyage à l’étranger, l’une des premières choses dont il s’assure, c’est la présence d’une baignoire dans l’hôtel où il descendra. Lorsqu’il s’agit d’un séjour de courte durée, le touriste nippon pourra sans doute s’accommoder de l’impossibilité pour lui de prendre un bain même s’il pensera fort dans sa tête que les établissements sans baignoire sont à proscrire. Mais quand un Japonais ou une Japonaise quitte son pays pour s’installer à l’étranger pour une longue période, l’absence de bain peut devenir source de déprime voire de rage. Yamazaki Mari, auteur de Thermae Romae, appartient justement à cette dernière catégorie. Envoyée très jeune en Europe pour découvrir d’autres horizons par une mère qui voulait lui donner le goût pour d’autres cultures, le choc culturel a été violent. “C’était un peu trop fort même”, confie-t-elle. “Quand je suis arrivée en Italie, je ne comprenais rien à rien. J’ai eu envie de pleurer. Celui qui est venu vers moi à ce moment-là, sur le quai de la gare, c’est Marco, le grand-père de mon futur mari. Il avait dû être intrigué par mon comportement, parce que j’avais tout l’air d’une petite fugueuse”. Pendant ce premier passage en Italie, elle découvre que les Italiens ne connaissent pas le bain ou du moins plus le bain. La douche est devenue le principal moyen pour se laver. Mais comme il s’agissait d’un séjour de courte durée, elle a pris son mal en patience et accepté bon an mal an la situation. Ce n’est que quelques temps plus tard, lorsqu’elle est une nouvelle fois expatriée en Italie pour entreprendre des études d’art, que la jeune femme comprend sa douleur liée à l’absence de bain. “J’ai longtemps mené une vie sans bain. J’avais tellement envie d’en prendre un que j’aurais même creusé un trou n’importe où et mis de l’eau chaude dedans”, se souvient-elle avec un petit sourire espiègle. “Je pense que c’est la situation pitoyable des bains à l’étranger qui m’a donné envie de créer Thermae Romae”, lâche  ensuite la mangaka. Elle pouvait très bien se passer de nourriture japonaise, mais pas de bain. En se lançant dans la rédaction de ce manga, elle a donc voulu se libérer d’une frustration qu’elle traînait avec elle depuis longtemps. Mariée deux fois à des étrangers qui n’avaient pas dans leurs gènes l’attirance pour le bain, elle explique  que “[son] mari ne peut pas entrer dans une eau à plus de 40°C. Il s’agite en criant : “C’est chaud !, C’est chaud !” Quel manque de courage !”. “Dans mon entourage, personne ne pouvait comprendre ma frustration”, ajoute-t-elle. On connaissait la psychothérapie pour dépasser certaines  frustrations, Yamazaki Mari a inventé la mangathérapie pour exprimer son malaise face au manque de bain. Avant de se lancer dans ce travail, elle a poursuivi sa vie d’aventurière, en se rendant à Cuba. “J’étais fascinée par la révolution cubaine. J’ai donc absolument voulu apporter mon soutien au peuple cubain”, explique-t-elle. Yamazaki Mari est assurément un personnage atypique au Japon en raison de son parcours international. Mais elle reste fondamentalement japonaise comme le prouve Thermae Romae qui est, ni plus ni moins, une ode aux bains publics, tradition on ne peut plus nippone (voir cet article).  Son retour au Japon après la naissance de son fils et sa séparation avec son premier mari illustre parfaitement cet état d’esprit. “Je me suis dit que c’était plus sûr du point de vue de la sécurité sociale de vivre au Japon pour une mère célibataire et son enfant”, raconte-t-elle. “C’est aussi à ce moment-là que j’ai voulu faire du manga”. Sans ce parcours initiatique et parfois difficile, Yamazaki  Mari n’aurait sans doute pas réussi à accrocher les lecteurs et assurer à Thermae Romae le succès phénoménal dont il bénéficie aujourd’hui dans l’archipel.
Gabriel Bernard

manga-thermae-romae-yamazaki-mari-3

manga-thermae-romae-yamazaki-mari-2

Thermae Romae : Chaud dedans
Récompensé par le Grand Prix du manga 2010 et le Prix Tezuka Osamu, deux des principales récompenses dans ce secteur au Japon, adapté à la télévision dans une série animée diffusée sur Fuji TV depuis janvier 2012 et transposé au cinéma dans un film qui sortira le 28 avril prochain, Thermae Romae est le manga du moment au Japon. Tout le monde en parle et salue l’originalité du scénario imaginé par Yamazaki Mari. L’histoire se déroule pendant l’Antiquité romaine. Un architecte romain, Lucius, profite d’une faille temporelle pour faire une petite visite au Japon moderne où il découvre, aussi éberlué qu’impressionné, toute la richesse des bains publics nippons. Pragmatique avant tout, il va établir un pont entre deux civilisations toutes dévouées à ces espaces de relaxation et de plaisir et appliquer aux thermes romains les idées brillantes qu’il a dénichées au Japon. Une œuvre jubilatoire et pleine d’humour qui joue beaucoup sur la nostalgie qu’ont les Japonais à l’égard des bains.
G. B.