L’hommage mérité à Hagio Moto

Glénat publie une belle anthologie en deux volumes des œuvres les plus marquantes de celle qui a révolutionné le manga pour filles.

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Nous sommes 11 (Jûichi nin iru) œuvre parue initialement en 1975 dans le magazine Bessatsu Shôjo Comic. ©HAGIO MOTO ANTHOLOGY © 1971 Moto HAGIO / SHOGAKUKAN

Depuis trois ou quatre ans, les éditeurs français s’intéressent à l’aspect patrimonial du manga, en publiant les œuvres des mangaka qui ont contribué à donner ses lettres de noblesse à ce mode d’expression sans pour autant être connus du grand public français. Malheureusement, les auteurs et les titres choisis n’ont pas toujours bénéficié d’un travail éditorial à la hauteur de leur talent et de leur importance dans l’histoire du manga, ce qui a irrémédiablement conduit à des échecs commerciaux. Comme exemple notable de ce genre de bonne idée gâchée par l’absence d’un accompagnement éditorial digne de ce nom, on peut citer Kamui-den de Shirato Sanpei publié chez Kana. C’est d’autant plus dommage que cette œuvre a joué un rôle majeur et influencé bon nombre d’artistes actuels. Heureusement, il arrive que certains professionnels osent et prennent des risques en publiant des chefs-d’œuvre auxquels ils accordent une attention particulière. Ils saisissent que la réussite commerciale du projet ne peut être atteinte qu’avec un investissement lié à une présentation du mangaka et de ses titres même de façon succincte. On ne demande pas la réalisation d’une thèse, mais simplement une contextualisation de l’œuvre pour qu’elle soit plus accessible. La parution de l’anthologie en deux volumes de Hagio Moto chez Glénat est une belle illustration de ce type d’engagement derrière un auteur encore méconnu. Pourtant Hagio Moto appartient à cette catégorie d’auteurs qui ont révolutionné le manga et sans lesquels il n’aurait pas pris l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui. En décembre dernier, Kazé avait déjà publié Le Cœur de Thomas (Tomasu no shinzô, 1975) de la même mangaka, là encore sans se donner la peine de l’introduire et ainsi faire comprendre au lecteur peu averti qu’il avait face à lui une œuvre fondamentale. Même s’il ne s’agit pas du premier manga mettant en scène une histoire d’amour entre deux garçons, il est celui qui a eu le plus d’impact et contribué à donner à la géniale Hagio Moto la notoriété qu’elle méritait. Aussi peut-on saluer la décision de Glénat de faire mieux pour lui rendre un hommage mérité avec la sortie de ces deux volumes. Ceux-ci regroupent neuf récits qui permettent de saisir l’immense talent de celle qu’on a surnommée “la mère du shôjo moderne” en référence à Tezuka Osamu, “le père du manga moderne”. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que Hagio Moto avait rencontré l’auteur de L’Oiseau de feu (Hi no tori) en 1969 dans l’espoir d’être publiée dans COM, le mensuel alternatif qu’il avait lancé pour concurrencer Garo. Le rendez-vous n’a pas porté ses fruits, mais la jeune femme ne s’est pas laissé démonter et a réussi à faire paraître sa première réalisation Lulu et Mimi (Ruru to Mimi, 1969) dans le magazine Nakayoshi de Kôdansha. Elle est parvenue à s’imposer dans un milieu alors très masculin. Elle a surtout une réflexion sur l’identité de genre et abordé des sujets liés à la sexualité. L’innocent shôjo est entré dans l’âge adulte en grande partie grâce à elle. En parcourant les récits rassemblés dans cette anthologie, le lecteur dispose d’un échantillon assez représentatif du travail de la mangaka. On découvre également qu’elle est, à l’instar de Tezuka, une touche-à-tout prête à se lancer dans des genres particuliers comme la science-fiction. C’est le cas de Nous sommes 11 (Jûichi nin iru, 1975) qui se trouve dans le premier volume intitulé De la rêverie. Il s’agit d’une histoire très intéressante et originale dans laquelle Hagio Moto montre toute sa maîtrise tant sur le plan du scénario que de l’exécution du dessin. Les œuvres de cette qualité sont rares et justifient à elles seules l’achat d’un coffret relativement cher en comparaison avec la moyenne des mangas publiés en France. Dans le second volume intitulé De l’humain, c’est le premier récit La Princesse iguane (Iguana no musume, 1992) qui retient le plus l’attention. Hagio Moto s’intéresse au rapport entre une mère et sa fille qui est née sous la forme d’un iguane et s’interroge sur la notion de différence à laquelle les enfants sont particulièrement sensibles. A quelques semaines de Noël, cette anthologie doit figurer sur la liste de vos cadeaux. Vous ne le regretterez pas.
Gabriel Bernard

Référence :
Moto Hagio Anthologie de Hagio Moto,
trad. d’Akiko Indei et Pierre Fernande, Ed. Glénat,
2 vol., 25,50 €. www.glenatmanga.com