L’homme qui nous régale

Taniguchi apprécie la cuisine dotée d’une âme. C’est ce qui ressort de l’une de ses œuvres phares : Le Gourmet solitaire.

Tokyo, November 9 2014 - Portrait of the manga artist Jiro Taniguchi in his atelier with a figurine of the main character of his series "Kodoku no Gourmet" (le gourmet solitaire in French)).
Taniguchi Jirô avec la figurine du héros imaginé par Kusumi Masayuki dans Le Gourmet solitaire. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Lorsqu’on demande à Taniguchi Jirô ce qu’il aime manger, il commence à réfléchir à voix haute. Il semble hésiter, puis d’une voix décidée, il répond : des nouilles. Le mangaka apprécie les râmen, les undon ou encore les soba. Une nourriture simple, mais roborative qui constitue un élément de base essentiel de la cuisine japonaise. Il existe d’ailleurs l’expression ichijû issai (une soupe et un accompagnement) qui constitue en quelque sorte la définition de l’équilibre nutritionnel pour un Japonais. En ce sens, les pâtes sont idéales car elles concentrent souvent ce principe dans un unique récipient. Voilà pourquoi il est difficile d’imaginer un Japonais qui ne mangerait pas au moins une fois par jour un plat de nouilles. L’omniprésence de petits restaurants de râmen ou de soba dans les centres-villes de l’archipel illustre bien l’importance de cette cuisine somme toute banale. La personnalité de Taniguchi Jirô s’accorde parfaitement à la simplicité de cette cuisine.

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Ce n’est sans doute pas un hasard que le mangaka se soit décidé de créer, entre 1994 et 1996, Le Gourmet solitaire (Casterman) à partir d’un scénario de Kusumi Masayuki. Adapté depuis 2012 à la télévision par la chaîne TV Tôkyô, le manga connaît une seconde jeunesse au Japon. Comme d’autres œuvres de Taniguchi, cet ouvrage fait la part belle à la lenteur et à la découverte. C’est en effet un ouvrage qui se déguste et qui ne souffre pas qu’on le lise à la va-vite comme on le fait trop souvent avec les mangas. Il aide surtout à saisir que la cuisine japonaise ne se résume pas à la cuisine kaiseki, haut de gamme et sophistiquée, que les médias et les autorités japonaises tentent d’imposer dans le reste du monde. Il nous transporte dans ce Japon qui ne ressemble en rien à celui des cartes postales ou des pages de papier glacé dans les magazines. “J’ai vraiment l’impression de me trouver dans un autre monde. L’atmosphère qui règne ici me ferait  presque oublier ma réalité quotidienne”, explique, à un moment, le héros du Gourmet solitaire. Taniguchi et Kusumi invitent donc les lecteurs à se lancer dans une aventure gustative qui est aussi une réflexion philosophique sur notre rapport à la nourriture et à autrui. Le personnage principal a beau être “solitaire”, ressembler à un salaryman ordinaire comme on en croise tant au Japon, il est très sensible à l’atmosphère qui règne dans le lieu. “L’ambiance des terrasses de grands magasins, ça ne change jamais… C’est une atmosphère à part… C’est comme une bulle d’air dans la grande ville…”, constate-t-il alors qu’il s’apprête à déguster des udon de Sanuki.
Avec Le Gourmet solitaire, les deux auteurs fournissent en définitive la recette pour se transformer en véritable gourmet, c’est-à-dire une “personne qui sait apprécier la bonne cuisine” pour reprendre la définition du Larousse. Evidemment, la lecture de ce manga est hautement recommandée à toutes les personnes qui souhaitent se rendre au Japon. C’est en effet une excellente introduction, voire un parfait mode d’emploi, pour tous ceux qui veulent pénétrer une partie de l’âme japonaise. Cela permet aussi de comprendre pourquoi les Japonais sont de véritables aventuriers du goût, toujours prompts à faire des expériences culinaires tant qu’il se dégage une force d’attraction des restaurants qu’ils croisent sur leur chemin. Le Gourmet solitaire nous rappelle que la cuisine est un ensemble qui ne se limite pas simplement à une combinaison d’ingrédients.
Odaira Namihei