Utagawa Kuniyoshi : le démon de l’estampe

Méconnu en France mais très célèbre au Japon, l’artiste est pour la première fois honoré en France.

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Guerriers et dragons Rôshi Ensei. Vers 1828-1829. Nishiki-e, format ōban (39 × 26,5 cm). Coll. privée. ©Courstesy of Gallery Beniya.

Pour la première fois en France, le célèbre peintre japonais de l’époque d’Edo, Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), fait l’objet d’une grande exposition. Saluons le directeur du Petit Palais, Christophe Leribault et les commissaires de l’exposition Gaelle Rio et Iwakiri Yuriko qui ont choisi de faire connaître ce talentueux artiste. Si Hokusai, Utamaro et Hiroshige sont désormais familiers des amateurs d’art japonais, les musées français hésitent souvent à exposer des peintres inconnus dans l’hexagone et pourtant si célèbres au Japon. Cette flamboyante exposition s’attache à présenter les œuvres principales de Kuniyoshi qui excella dans tous les genres mais reste surtout le maître incontestable des estampes de guerriers et des estampes ludiques et satiriques.
Originaire de la ville d’Edo, il naquit dans une famille d’artisans. Sa sensibilité artistique se développa au contact des motifs et couleurs des étoffes qui emplissaient l’atelier de son père, teinturier de son métier. Sa passion pour le dessin remonte à sa plus tendre enfance. Il s’amusait, dès l’âge de 7 ans, à copier les œuvres des artistes célèbres. La maturité du trait de sa peinture Shôki, le démon querelleur tenant une épée, surprit le peintre Utagawa Toyokuni II (1769-1825) qui le prit dans son atelier comme disciple, alors qu’il venait tout juste d’avoir quinze ans. Comme tous les artistes japonais, Kuniyoshi commença par des illustrations de récits populaires. Mais c’est surtout au monde de l’estampe ukiyo-e que son nom reste attaché. On estime qu’il créa plus de dix mille dessins (tout dessin se faisait au pinceau et à l’encre de chine) qui connurent, pour beaucoup, un grand succès.
La réalisation d’une estampe xylographique polychrome était et demeure un travail d’équipe, avec à sa base un éditeur qui choisit le peintre en fonction des œuvres qu’il souhaite vendre. Le dessin du peintre, soumis à la censure, était ensuite transmis à un graveur qui devait graver autant de planches en bois de cerisier qu’il y avait de couleurs à imprimer. Il les confiait ensuite à un imprimeur . Les estampes devaient être belles, originales et suivre les tendances des goûts et de la mode du moment. Bon marché, on les achetait, ainsi que les livres illustrés, dans des magasins spécialisés (ezôshi-ya). Passées de mode, on les jetait sans regret, comme on le ferait aujourd’hui d’anciennes revues ou de vieux journaux. Ce n’est que dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque des graveurs comme Félix Bracquemond, des hommes de lettres comme les frères Goncourt et des peintres comme Édouard Manet ou Claude Monet se prirent de passion pour les estampes, que les Japonais en comprirent la valeur artistique et culturelle.
Comme tous les peintres japonais, Kuniyoshi mit près d’une dizaine d’années à trouver son style. C’est véritablement avec sa série : Suikoden, Cent-huit héros chinois, que son talent éclata. Il consacra ensuite une autre série aux guerriers et héros de son pays. Il les représenta, luttant contre de terribles adversaires, des serpents géants ou autres créatures surnaturelles. Ses héros japonais aux postures complexes laissent, pour la plupart, découvrir de magnifiques tatouages sur un corps musclé, symbole d’une force inébranlable. Sur leur visage se lit une implacable détermination. Le succès de ces estampes de guerriers fut immédiat.
L’affiche de l’exposition représente l’un des héros de légende les plus populaires de l’archipel : Kintarô s’accrochant à une carpe géante. Fils de la sorcière de la montagne Ashigara, Kintarô est toujours représenté comme un enfant potelé et très rouge, doté d’une force exceptionnelle. Il devint l’un des quatre valeureux vassaux du guerrier Miyamoto Yorimitsu et prit alors le nom de Sakata no Kintoki. Kuniyoshi lui a donné le nom de Sakata Kaidô-maru qu’on lui attribuait dans les pièces du théâtre kabuki. Il est représenté, embrassant de ses petits bras musclés, une carpe géante qui tente de remonter le courant. Les bulles qui se dégagent tout autour de l’énorme poisson donnent un dynamisme à cette composition originale.
L’une des estampes les plus célèbres de Kuniyoshi reste celle de la Princesse Takiyasha appelant un monstrueux fantôme squelettique à l’ancien palais, à Sôma. Le guerrier Mitsukuni qui se tient au centre lutte contre son ennemi, tandis qu’à gauche, la princesse Takiyasha, redoutable magicienne, lit la formule magique et fait apparaître un squelette géant. La scène se déroule dans le palais en ruines de Sôma, à Sashima, où le félon Taira no Masakado avait installé sa cour et voulut rivaliser avec le pouvoir légitime de la cour impériale. La belle Takiyasha, fille du traître Masakado, ne parvint pas à ses fins et le guerrier qui ne se laissa pas intimider par le spectre, sortit vainqueur du combat.

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Il fait peur à voir mais c’est quelqu’un de bien,vers 1847. Nishiki-e, format ôban (39 × 26,5 cm). Collection particulière. ©Courstesy of Gallery Beniya

Kuniyoshi fut aussi le maître des estampes satiriques et ludiques. À l’époque d’Edo (1603-1868), la politique gouvernementale fut très réglementée et à plusieurs reprises, des lois somptuaires et une censure très stricte tentèrent de restreindre la liberté des artistes. Les réformes draconiennes de l’ère Tenpô (1830-43) eurent une profonde influence sur le monde de l’édition et la création des estampes. Il fut interdit de vendre des estampes représentant des acteurs, des geishas, des courtisanes, des personnages en rapport avec le pouvoir ainsi que des estampes érotiques. Ceux qui enfreignaient la loi étaient sévèrement punis. Les artistes s’empressèrent donc de trouver des subterfuges et Kuniyoshi fut l’un des plus doués en la matière. Sous un aspect anodin, il donna à des poissons, à des chats, ou autres animaux, le visage d’un acteur. Il critiqua la politique de son époque en représentant les politiciens sous les traits de héros de légendes ce qui amusait ses contemporains qui s’arrachaient ses estampes. Kuniyoshi fut aussi célèbre pour ses visages composés. On ne sait précisément d’où il tira son inspiration pour créer ces œuvres pleines d’humour, probablement d’œuvres dans le style du peintre maniériste italien Arcimboldo (c.1527-1593).
Kuniyoshi, comme tous les artistes de sa génération, s’intéressa à l’art occidental et se passionna pour les gravures sur cuivre européennes. Il leur emprunta souvent le décor, changea quelques détails et remplaça les sujets par des personnages japonais, donnant ainsi naissance à des créations originales, cristallisation de l’art occidental et de l’art japonais. Kuniyoshi quitta ce monde peu avant l’ère Meiji (1868-1912) et l’occidentalisation à outrance du pays. Cet artiste infatigable aux dons multiples laissa une œuvre colossale.  Fantastique, ludique, cette magnifique exposition sera une révélation pour le public parisien.
Brigitte Koyama-Richard

 

Infos pratiques :
Fantastique ! Kuniyoshi jusqu’au 17 janvier 2016.
Petit Palais Avenue Winston Churchill, 75008 Paris. Du mardi au dimanche de 10h à 18h. 10 € (TR 7 €).