Iwai Shunji, génial touche à tout

A l’occasion de la sortie le 11 mai en France de Hana & Alice mènent l’enquête, le cinéaste revient sur ses motivations.

Dans son film, Iwai Shunji s’intéresse au rapport que les adolescents entretiennent avec la mort.
Dans son film, Iwai Shunji s’intéresse au rapport que les adolescents entretiennent avec la mort. ©2015 « the case of hana & alice » Film Partners

Dix ans après Hana & Alice, qui a fait de lui l’un des plus grands réalisateurs japonais, Iwai Shunji a finalement réussi à réaliser son rêve de construire une autre histoire autour des deux mêmes collégiennes un peu excentriques. Zoom Japon est allé à sa rencontre dans son studio pour évoquer le film, l’animation, et la nature de la créativité.

Quand vous étiez à l’université aviez-vous une ambition particulière ? Saviez-vous déjà que vous vouliez devenir réalisateur ?
Iwai Shunji : Pas du tout. En fait, je voulais devenir romancier ou mangaka car j’aimais beaucoup dessiner à l’époque. Il est vrai cependant que je faisais des courts métrages en 8 mm avec mes amis. Aussi quand est venu le temps de choisir ma voie, je pensais que le travail avec une caméra me permettrait de gagner correctement ma vie. J’ai donc trouvé un emploi dans la réalisation de clips vidéo.

Vous avez à la fois tourné des longs métrages et travaillé à la télévision pour des publicités et autres téléfilms. Quelles sont les différences entre le travail au cinéma et à la télévision ?
I. S. : D’un point de vue créatif, il n’y a guère de différences. Toutefois, faire votre propre film peut vous donner plus de liberté, en particulier si vous parvenez à réunir l’argent vous-même et être financièrement indépendant.
C’est-à-dire…
I. S. : Chaque fois que je peux réunir 100 millions de yens, je suis plus ou moins libre de faire ce que je veux. C’est vrai aussi si je ne dispose que de 50 millions et que je peux emprunter le reste auprès d’une banque. Bien sûr, il y a des limites à ce que je peux faire dans la mesure où il ne s’agit pas d’un budget extraordinairement élevé, mais cela me permet de conserver ma liberté de création, ce qui est la chose la plus importante à mes yeux. Comme vous pouvez l’imaginer, avec des budgets plus importants, les restrictions sont plus nombreuses et il est nécessaire de faire des compromis sur de nombreux détails, petits et grands. En ce qui me concerne, je ne me suis jamais retrouvé dans une telle situation. Le problème avec l’industrie du cinéma est que vous pouvez avoir la meilleure idée du monde, mais sans argent, vous ne pouvez rien faire. Dans mon cas, le nombre de projets avortés dépasse de loin les films que j’ai effectivement été en mesure de réaliser.

Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon
Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Je suppose que pour Hana & Alice mènent l’enquête vous avez disposé d’un budget assez grand par rapport à bon nombre de vos œuvres?
I. S. : En effet. Je pense que nous avions un budget d’environ 250 millions de yens (2 millions €). Il s’agit d’animation après tout. Nous avons dû rassembler quelque 150 personnes pour mener à bien ce projet. Et là, je ne parle que de la partie dessin et de la modélisation 3D qui a pris environ huit mois. Au total, ce sont 200 personnes qui ont participé à cette aventure.

A la différence d’autres réalisateurs, vous vous êtes essayés à différents genres, de l’horreur aux films romantiques, en passant par les films sur la jeunesse (seishun eiga). Pourquoi ce côté touche-à-tout ?
I. S. : J’ai l’impression que si l’on se cantonne toujours au même genre, on finit par faire le même film encore et encore. En tout cas, je pense que c’est ce qui m’arriverait. C’est donc pour garder mes idées fraîches que je tends à diversifier mes intérêts. Je suis aussi très curieux de nature. J’ai beaucoup de centres d’intérêt. Aussi dès qu’une nouvelle idée de sujet ou d’histoire frappe mon imagination, j’essaie d’en faire un film quel que soit le genre.

Les films sur la jeunesse semblent être un de vos genres préférés. On peut citer par exemple All about Lily Chou-Chou en 2001 ou encore les deux films de la série Hana & Alice qui appartiennent à ce même genre. Par ailleurs, les protagonistes sont toujours des filles, jamais des garçons. Quelle part de vous-même peut-on trouver dans ces histoires ?
I. S. : Il y a très peu d’éléments strictement autobiographiques, mais je suppose que, dans tous les films que je fais, je mets quelque chose de moi-même. Ce que je veux dire, c’est que chaque projet commence lorsque j’établis un lien entre le sujet et mon expérience personnelle, et que je me projette dans mes personnages. Dans le premier Hana & Alice, par exemple, vous pouvez trouver une partie de moi, non seulement dans Masashi, le garçon, mais dans les deux filles. Je ne pense pas que je pourrais jamais faire un film si le sujet ne me touche pas dans un sens ou un autre. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles je ne suis pas un réalisateur prolifique.

De quelle manière votre environnement de travail a évolué depuis que vous avez commencé à faire des films ?
I. S. : Le principal changement a été l’avènement de la technologie numérique. Comme je le disais, j’ai commencé ma carrière en réalisant des clips vidéo, mais quand j’ai commencé à faire des films, j’ai dû passer à la pellicule et à la technologie analogique. Ça n’a pas été facile surtout au début. J’ai donc été vraiment très heureux quand j’ai pu enfin utiliser le numérique, y compris dans mon travail de cinéaste. En dehors de cela, il y a eu un véritable essor du documentaire au Japon. Il y a dix ans, les documentaires étaient pratiquement ignorés, mais maintenant il est beaucoup plus facile d’en faire et il y a aussi un marché pour ce genre de films.

En 2000, vous avez joué un rôle dans le film Shiki-Jitsu d’Anno Hideaki. Avez-vous apprécié de vous retrouver face à la caméra pour une fois ?
I. S. : Je pense que cela a été une expérience très positive. J’ai vraiment pris du plaisir parce que je pouvais profiter d’être sur un plateau sans les problèmes qui sont généralement liés à la direction d’un film. Un réalisateur doit tout surveiller et tout vérifier, résoudre des problèmes techniques et diriger les acteurs. C’est une tâche parfois écrasante. Il est évident que j’aime ce métier, mais cela peut être très stressant. Les acteurs n’ont qu’à se concentrer sur leur travail. J’ai aussi compris que les acteurs n’avaient pas forcément besoin d’être inondés d’instructions. Avant de travailler sur Shiki-Jitsu, j’avais l’habitude d’être omniprésent, d’expliquer en permanence ce que les acteurs avaient à faire et comment, mais maintenant je pense qu’il est préférable de leur donner plus de liberté. C’est plus efficace et cela me procure moins de soucis.

Références
Hana & Alice mènent l’enquête de Iwai Shunji (couleurs, 1h40) avec Suzuki Anne, Aoi Yû, Aida Shôko. Produit par Iwasa Naoki et Mizuno Aki. Directeur de l’animation Kuno Yoko. Distributeur en France : Eurozoom. Sortie le 11 mai 2016.