Expérience : Suzu rêve de voiture autonome

Près de la moitié des 15 000 habitants de Suzu a plus de 65 ans.©Richard Atrero de Guzman pour Zoom Japon
Près de la moitié des 15 000 habitants de Suzu a plus de 65 ans.©Richard Atrero de Guzman pour Zoom Japon

Depuis le mois de janvier, 6 accidents de la circulation ont été recensés à Suzu par la police et la moitié d’entre eux concernaient des personnes de plus de 65 ans. “Nous avons besoin de ce système de voiture autonome. Chaque semaine, mon père, qui a 80 ans, m’apporte ses légumes qu’il cultive dans la montagne. Cela lui prend 40 minutes avec son petit camion et cela ne manque pas de m’inquiéter compte tenu de son âge”, explique Tanino Eiko gérante du Tanino Ryokan, une auberge implantée depuis 70 ans. “En ville, on croise beaucoup de véhicules avec le logo “silver mark” qui signifie que le conducteur est une personne âgée. Il n’est pas rare que ces personnes roulent très lentement, à 20 km/h. Récemment, j’ai vu une voiture qui a passé le carrefour malgré le feu qui était au rouge”, ajoute-t-elle. Son mari, Katsuhiko se dit inquiet de son aptitude à conduire en raison de ses rhumatismes. “Mes mains et mes jambes sont engourdies, mais je dois tout de même conduire pour me rendre à l’hôpital où je subis des injections deux fois par semaine”, raconte-t-il.
A 80 ans, Ishida Hiroko vit avec son mari d’un an son aîné qui est cloué au lit à cause d’une infection au cerveau. Ils subsistent grâce à leur pension de retraite et aux légumes qu’elle récolte dans leur jardin. “J’ai rendu mon permis de conduire quand j’ai eu mes 80 ans”, raconte Hiroko. Aujourd’hui, au lieu de la voiture, elle utilise un vélo électrique pour aller faire ses courses. Elle prend le taxi pour emmener son mari à l’hôpital qui se trouve à environ 8 kilomètres de chez eux.
Nakahama Fusako, 75 ans, ancienne nutritionniste dans une école primaire locale, vit seule dans une grande maison de pêcheur centenaire. En raison de l’exode de la jeune génération vers les grandes villes, le nombre de maisons vacantes a augmenté dans son quartier. Dans un rayon de 100 mètres autour de chez elle, on en compte plus d’une dizaine. “A cette période de l’année, j’avais l’habitude d’ouvrir tout mon premier étage et de recevoir 40 à 50 personnes et de nombreux enfants du quartier. Je leur préparais de bons petits plats comme du riz aux haricots rouges, des sashimis ou encore des légumes cuits à la vapeur”, se rappelle-t-elle en faisant le tour de ses quatre grandes pièces recouvertes de tatamis et de sa cuisine. “J’avais aussi l’habitude de faire 2 heures et demie de route pour aller voir mes enfants à Kanazawa. Mais maintenant, c’est fini. Ma fille me rend visite une seule fois par an pour m’aider à nettoyer la maison.” Le 6 septembre, lors de notre passage à Suzu, son quartier est en pleine ferveur en raison de Kiriko, une fête (matsuri, voir Zoom Japon n°52, juillet 2015) organisée depuis plus de trois siècles pour les bonnes récoltes. Une quarantaine de jeunes déambulent en portant des lanternes de plus de 2 tonnes. Selon la coutume appelée yobare, on invite chez soi ses amis, ses collègues et les gens de passage à profiter de l’abondance de nourriture et de saké. Mais au fil du temps, de moins en moins de personnes respectent cette coutume. Même Fusako a arrêté de le faire.
Depuis 10 ans, avant même l’expérience de la voiture autonome, la ville de Suzu a entamé, en partenariat avec l’université de Kanazawa, un travail en faveur de la création d’une communauté autonome. En 2004, elle a ainsi mis sur pied un programme de recherches spécialisées dans l’environnement, la dépopulation, les traditions locales ou encore la nature. Cela lui a valu de recevoir, l’an passé, le Grand Prix Platinum qui récompense les initiatives visant à trouver des solutions aux problèmes spécifiques aux villes de province. Le nom de Suzu est ainsi sorti de l’anonymat grâce aux médias et à la promotion de la voiture autonome. En outre, l’ouverture de la ligne de train à grande vitesse entre Tôkyô et Kanazawa a favorisé l’augmentation du nombre de touristes dans la ville. Selon les chiffres des services du tourisme, plus de 1,3 millions de personnes se sont rendues à Suzu en 2015, soit une augmentation de 1,6 fois plus que l’année précédente.
Ozawa Yukiya, qui travaille à la promotion du tourisme à la mairie de Suzu, considère la voiture autonome comme un bon moyen d’accroître le tourisme, y compris des touristes étrangers. “Nous allons bientôt célébrer les 40 ans de la série d’animation Mobile Suit Gundam [série qui met en avant les avancées technologiques]. Au même titre qu’elle, la voiture autonome peut servir à attirer les touristes. Je veux que le reste du monde considère Suzu comme une ville de tradition ancienne grâce à Kiriko mais aussi comme une cité tournée vers la haute technologie grâce à la voiture autonome”.
Le jour où l’on pouvait voir les lanternes de kiriko dans les rues de Suzu, Suganuma Naoki, professeur associé à l’université de Kanazawa, procédait à un nouvel essai de la voiture autonome que son fils de 3 ans appelle “la voiture de papa”. Issu d’une famille dont les parents ont travaillé pour Toyota, il a toujours détesté conduire depuis son adolescence. “Comme je n’ai jamais aimé prendre le volant, je me suis lancé le défi d’inventer une voiture autonome qui me servirait. Conduire est tellement épuisant”, explique-t-il en souriant. Naoki expérimente “la voiture de papa” plusieurs fois par mois. Lorsqu’il a entamé l’expérience, début février, la zone d’expérience était limitée à 6 kilomètres et seulement dans une zone du centre-ville. Aujourd’hui, elle est dix fois plus longue, et la vitesse est passée de 30 km/h à 60 km/h.
Le véhicule est basé sur une Toyota Prius. Sur le toit, une colonne qui tourne à 360 degrés a été installée. Il s’agit d’une caméra couleur capable de détecter les objets en mouvement et les feux de signalisation grâce à des capteurs et un radar. Avec cet appareil, dont le radar capte des images, il est possible de mesurer la position exacte du véhicule dans son environnement. Dans la voiture, l’écran GPS montre les images capturées par le radar. Les objets sont présentés en rouge tandis que les personnes et les voitures sont indiquées en vert. Le code de la route précise que le conducteur doit avoir la main sur le volant, mais rien n’indique qu’il doive le tourner ou qu’il doive actionner les freins.

Sur l’écran, les bâtiments apparaissent en rouge tandis que les véhicules et les personnes sont en vert.©Richard Atrero de Guzman pour Zoom Japon
Sur l’écran, les bâtiments apparaissent en rouge tandis que les véhicules et les personnes sont en vert.©Richard Atrero de Guzman pour Zoom Japon

Avant de démarrer, Naoki a indiqué au GPS qu’il souhaitait se rendre à l’hôpital qui se trouve à 2 kilomètres de la mairie. La vitesse a été fixée à 50 km/h. La voiture s’arrête à un feu rouge tandis que le GPS annonce que nous tournerons bientôt à gauche après le carrefour. La voiture s’arrête brusquement devant un camion garé au bord de la route au lieu de le dépasser. “L’ordinateur a été configuré de telle sorte que la voiture ne peut pas franchir la ligne blanche. Dans ce cas, elle s’arrête”, explique Naoki. Trois minutes plus tard, nous sommes arrivés devant l’hôpital. “Cette voiture est différente de celle développée par Google dans la mesure où les essais de cette dernière ont lieu en Californie où le temps est souvent ensoleillé. Ici, les changements météo sont nombreux ici avec de fortes chutes de pluie ou de neige. C’est une différence notable avec le projet de Google et cela représente un grand défi”, assure-t-il. Il existe une différence entre un conducteur humain et un ordinateur au niveau de la détection des objets. Une voiture autonome réagit de manière excessive face à un obstacle inattendu comme un morceau de bois sur la route alors qu’un conducteur au volant de sa voiture ordinaire ne se soucie guère de ce genre de choses. “Aussi, lorsqu’il neige, le paysage change de façon spectaculaire. Le système de reconnaissance de la voiture autonome est alors troublé.” “Nous sommes encore loin de la perfection. Je dois encore le développer, en adaptant notamment le système d’intelligence artificielle à la façon dont un pilote professionnel conduit”, reconnaît Naoki.
“Jusqu’à présent, près de 80 % des problèmes ont trouvé une réponse. Une fois que nous aurons réglé la question de la pluie et de la neige, nous aurons éliminé les 20 % restant”, ajoute-t-il. Oishi Junya travaille pour la société Increment-P et collabore avec Suganuma Naoki sur la navigation. “Cela représente un énorme défi pour nous car nous devons insérer un nombre incroyable d’informations détaillées que nous n’utilisons pas pour les GPS ordinaires. Chaque jour, nous avons une nouvelle surprise”, explique-t-il. Le niveau de précision est 15 fois supérieur à celui d’un GPS ordinaire. Ainsi le niveau d’erreur entre la carte et la route réelle ne doit pas dépasser 20 à 25 centimètres pour la voiture autonome quand il peut être de 3 mètres pour un GPS normal. “La ville de Suzu est un endroit idéal pour recueillir des données précises, car il n’y a pas beaucoup de bâtiments élevés susceptibles de bloquer les ondes satellites comme dans les grandes villes.” Junya semble satisfait de sa collaboration avec Naoki.