Littérature : Celle qui prend le pouls

Beaucoup de vos œuvres portent sur les relations parents-enfants et sur la maternité. Pourquoi ces thèmes sont si présents dans votre travail ?
K. M . : J’ai l’impression qu’il y a 20 ou 30 ans, lorsque j’ai commencé à aborder ces sujets, il n’y avait pas grand monde qui le faisait au Japon. Ce n’est vraiment que très récemment dans la société japonaise que les gens ont commencé à exposer ouvertement les relations difficiles avec leurs parents. Et ce type de réactions ne cesse d’augmenter. C’était aussi un thème qui m’intéressait à titre personnel. Je pense qu’une relation parfaite entre mère et fille qui leur permet de s’entendre toujours bien n’existe pas dans la réalité. Qu’elles s’entendent bien ou pas, il y a quelque chose d’indéniablement spécial et différent dans la façon dont les mères et les filles se comportent les unes par rapport aux autres. Ça n’a rien à voir avec la relation entre les mères et leurs fils.

Il y a longtemps que la question du déclin de la natalité a été soulevée au Japon. A vos yeux, quels sont les problèmes et les lacunes du Japon en la matière ?
K. M . : Beaucoup de jeunes dans la vingtaine disent aujourd’hui qu’elles n’ont pas besoin de petit ami ou de petite amie. Plusieurs enquêtes ont montré que 60 à 70 % des personnes interrogées n’ont pas de partenaires significatifs et parmi eux, il y en a qui n’ont pas eu d’expériences sexuelles. Et il y en a aussi beaucoup qui affirment également n’avoir besoin de personne. C’est peut-être la première fois que ce phénomène est pointé du doigt et je pense que le gouvernement s’en inquiète également. Voilà pourquoi les autorités imaginent toutes sortes de choses pour changer la situation comme le konkatsu, ces rencontres organisées pour favoriser les couples. Mais je n’arrive pas vraiment à comprendre pourquoi ces jeunes ne ressentent pas le besoin d’avoir un petit ami ou une petite amie.

Pensez-vous que le mariage et l’accouchement sont des choses qui changent considérablement la façon de penser d’une femme ?
K. M . : Plus important que cela, je pense que les Japonaises sont seulement parvenues à un moment où elles peuvent, elles-mêmes, choisir de se marier ou non et d’avoir des enfants ou non. Je pense donc que le fait même que les femmes aient compris qu’elles pouvaient être heureuses dans la vie sans avoir besoin de se marier ou d’avoir des enfants a une influence beaucoup plus grande sur leur vie.

J’ai entendu dire que vous aviez décidé de travailler entre 9 h et 17 h du lundi au vendredi, sans faire d’heures. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
K. M . : Depuis l’année dernière, j’ai décidé de commencer à n’importe quelle heure le matin. Je peux donc démarrer à 7 h comme à 10 h, mais, par contre, je finis toujours à 17 h.

N’est-il pas difficile de garder ce rythme alors que vous êtes tellement occupée ?
K. M . : J’étais beaucoup plus occupée il y a 10 ans. Je l’étais tellement que je n’ai pas beaucoup de souvenirs de l’époque. J’ai donc décidé de réduire la quantité de travail que j’accomplissais pour la ramener à un niveau gérable.

Il y a quelques mois, une jeune employée de la plus grande agence de publicité japonaise s’est suicidée pour cause de surmenage. Que pensez-vous de l’attitude des Japonais à l’égard du travail ?
K. M . : Cette affaire est tout à fait particulière. C’était une future cadre, entrée dans une très bonne entreprise mais qui l’a surchargée de travail. Un autre problème dans notre société concerne les étudiants qui travaillent à temps partiel. Bon nombre d’entreprises se révèlent être des exploiteurs qui les font travailler jour et nuit indépendamment de leurs volontés. Par ailleurs, il y a des gens qui voudraient travailler mais qui ne le peuvent, car il n’y a pas de travail. Je pense qu’il existe des différences très grandes dans ce pays. C’est un phénomène unique à notre époque.

Vous avez réussi dans vos activités d’écrivain depuis l’âge de 20 ans, mais avez-vous changé en tant que femme ou dans votre façon de penser depuis cette époque et depuis que vous avez franchi le cap de la quarantaine ?
K. M . : Je pense avoir beaucoup changé. A l’époque de mes 20 ans, j’avais une faible expérience de la vie. Ma pensée était plutôt superficielle. En avançant dans l’âge, ceux qui m’entouraient se sont mariés, sont devenus parents. Certains sont tombés malades eux-mêmes ou ont eu besoin de s’occuper de leurs parents âgés. Les charges qui leur ont été imposées ont changé en fonction de ceux qui les accompagnaient et je pense que cela change également nos perspectives. Il y a des changements qui prennent place au sein des personnes au fur et à mesure qu’elles vieillissent, peu importe le genre de travail qu’elles font. Mais pour revenir au sujet précédent, je pense que, peut-être, l’âge n’est pas aussi important pour un écrivain, du moins en ce qui concerne la façon dont les gens vous traitent. J’ai fait mes débuts à 23 ans, mais personne n’a profité de la situation parce que j’étais si jeune. Maintenant que je suis plus âgée, je n’ai pas davantage de marge de manœuvre. En ce sens, les choses ont été assez faciles pour moi, car ce travail n’a pas souligné de changements au niveau de ma féminité dus au vieillissement.

Lorsque vous écrivez, j’ai entendu dire que vous commencez par déterminer le thème que vous souhaitez aborder avant d’imaginer l’histoire et les personnages. Il semble que vous maintenez une certaine distance psychologique avec eux tout en élaborant délicatement leur récit. Cependant, les lecteurs ressentent une véritable affinité avec vos personnages, y compris avec ceux qui ressemblent à La Cigale du huitième jour (Yokame no semi, trad. par Isabelle Sakai, éd. Actes Sud) et qui sortent de l’ordinaire. Qu’en pensez-vous ?
K. M . : Il est en effet très étrange qu’à de nombreuses reprises mes lecteurs m’aient dit qu’ils avaient vraiment compris les émotions de mes personnages. Je prends beaucoup de distance avec ces personnages et je ressens souvent des choses comme “je n’aimerais vraiment pas qu’une personne fasse des choses que ce personnage vient de faire” pendant que j’écris. Alors, ce genre de remarque me surprend. Mais cela est peut-être dû à la densité de mon écriture. Je ne laisse rien passer et je décris en détail la psychologie intérieure de mes personnages, dans le sens de “il m’a dit cela, alors je l’ai ressenti” et ensuite “parce que je l’ai ressenti, j’y suis allé et l’ai fait”. C’est peut-être un de mes défauts, mais si les lecteurs se montrent compréhensifs et manifestent même de l’empathie à l’égard de ce genre de discours exagéré, ils continueront probablement à l’apprécier.