Ogasawara, l’archipel aux trésors

A certains moments, la brume envahit le paysage et lui donne un caractère inquiétant. / Stefano De Luigi pour Zoom Japon

Enfin, le port de Chichijima apparaît, dans une ravissante baie aux eaux turquoises. Des centaines de mains s’agitent dans notre direction. La venue de l’Ogasawara maru, une fois par semaine, est un événement pour Chichijima et Hahajima, les deux seules îles habitées de l’archipel. A part quelques cultures destinées aux touristes, Ogasawara est dépendant de Tôkyô pour son alimentation. “Je suis revenu des Etats-Unis il y a 15 ans pour reprendre le supermarché, c’est une grosse responsabilité, il faut tout réfrigérer : en cas de typhon nous sommes coupés du monde”, raconte Rocky Savory dans un anglais parfait. Il dirige la B.I.T.C (Bonin Islands Trading Company) qui existe depuis 60 ans. Arrière-arrière-arrière petit-fils de Nathaniel Savory, Rocky est né en 1960. Il a gardé de sa mère les yeux bridés, mais sa carrure imposante est héritée de ses ancêtres américains. “Ici on nous appelle les Obeikei (d’origine occidentale). Nous sommes de sang hawaiens, polynésiens, africains. Mais nous nous sentons avant tout natif d’Ogasawara”, précise-t-il. Les descendants autochtones, environ 200 sur une population de 2 000 habitants, cohabitent avec la population japonaise en harmonie. Le long de l’artère principale qui borde le port de Chichijima, des enseignes bilingues rappellent fièrement le passé international de l’île, un atout indéniable pour le développement du tourisme.

John Washington est un de ces Obeikei qui vivent à Ogasawara. / Stefano De Luigi pour Zoom Japon

Classé au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2011, Ogasawara regorge d’espèces endémiques dont plusieurs menacées d’extinction, et attire les touristes passionnés de faune et de flore. “Nous avons une chauve-souris à la fourrure rousse qu’on appelle “renard volant” , elle peut mesurer jusqu’à 1,50 m !”, lance notre guide de randonnée qui est originaire de la lointaine préfecture d’Ehime, sur l’île de Shikoku. Nous arpentons une jungle sillonnée de racines et de grottes. Ogasawara est aussi un site de vestiges historiques. Au milieu des arbres tako en forme de poulpe et les figuiers étrangleurs, gisent des ruines de la Seconde Guerre mondiale : camions, bunker, bout de vaisselle, témoins silencieux de la vie des soldats. A 300 m d’altitude, la falaise de Heart rock, en forme de cœur, est unique en son genre. Elle offre au voyageur une vue imprenable sur l’océan, nappe cobalt ourlée de vert. Au loin, le jet d’une baleine jaillit comme une fontaine blanche. Jadis chassées et maintenant protégées, les baleines à bosse offrent à l’île un revenu touristique considérable. “Mais grâce à son accès difficile, il n’y a pas de tourisme de masse, ce qui contribue à préserver l’écosystème d’Ogasawara”, assure Shibuya Masaaki, vice-président de l’Association touristique du village d’Ogasawara. Aucun aéroport n’est prévu sur les Bonin. “Ce sont les conditions exigées par l’Unesco pour le classement au patrimoine mondial”, poursuit-il. Loin des complexes touristiques géants, les auberges et les petits hôtels familiaux offrent charme et confort pour se détendre après des journées à parcourir la jungle ou l’océan.

Image du premier navire dépêché par les autorités dans les îles pour notifier leur rattachement au Japon. / Stefano De Luigi pour Zoom Japon

George Minami Gilley balaie du regard l’horizon. Descendant du célèbre capitaine de baleinier William Gilley qui fit partie des premiers colons à s’installer sur l‘île, George a repris le travail de son aïeul de manière plus pacifique. A bord de son chalutier, celui qu’on surnomme “Little George” recherche pour les touristes le jet blanc qui signale la présence des baleines à bosse. “On en trouvera si vous avez de la chance”, explique-t-il placidement. Près de la plage de Sakaiura, le bateau s’arrête pour nous laisser visiter l’épave d’un cargo japonais, le Hinko maru, torpillé pendant la guerre du Pacifique en 1944. Gisant dans les eaux turquoises à quelques mètres de la plage de l’île de Chichijima, c’est le refuge pour une multitude de poissons multicolores et de requins. “Ce sont des requins inoffensifs, ne vous inquiétez pas !” assure George qui nous entraîne vers le large. En cette matinée de printemps, la brume recouvre les îlots rocheux d’une aura fantastique, nous croisons des poissons volants et des dauphins. Sauvages, ils passent leur route. “Si vous mettez le cap au sud sur 240 km, vous arrivez à Iwojima. Mais personne n’a le droit d’y débarquer à l’exception des forces d’autodéfense japonaises”, ajoute notre guide. Casquette américaine sur le front et cheveux délavés par le soleil, Little George porte un tee-shirt sur lequel figurent les soldats américains hissant leur drapeau à Ioujima, l’île la plus célèbre de la guerre du Pacifique où périrent environ 20 000 combattants japonais. Les baleines sont absentes, mais nous naviguons sur des fonds marins translucides peuplés de milliers de poissons tropicaux. La brume se lève. Nous faisons un stop à Minamijima, une île déserte avec une plage de quartz et des rochers extraordinaires qui plongent sur la mer. Enfin, après plus de quatre heures, notre patience est récompensée. Nous apercevons nos premières baleines : une famille avec deux mâles, une femelle et un petit. Nous les suivons longtemps en observant leur masse énorme, gracieuse et irréelle faire des sauts périlleux et plonger à nouveau dans les eaux marines.