Rencontre : Hirano Keiichirô l’engagé

Pensez-vous qu’il soit possible de nous protéger de cette intrusion dans notre espace intime ?
H. K. : C’est très difficile parce que les systèmes de surveillance sont fondés sur la technologie et nous avons désormais atteint un stade où nous ne pouvons vivre ou travailler sans technologie. Prenez la loi anti-conspiration que l’administration Abe a récemment fait adopter par la Diète. Jusqu’à présent, selon le droit pénal, une enquête policière débutait après la découverte d’un crime. Mais avec ce texte, le gouvernement japonais a introduit l’idée de “conspiration”. C’est un concept très vague et ambigu. En d’autres termes, un groupe de personnes peut désormais être arrêté pour avoir pensé à commettre un crime. Mais comment parvient-on à déterminer cette “conspiration” ? La seule façon consiste entre autres à vérifier les courriels des gens ou de mettre sur écoute leurs téléphones. Je suis donc certain que dans un proche avenir, le gouvernement créera de nouvelles lois pour permettre ce type d’opérations de surveillance par la police. Le mantra habituel que les responsables politiques utilisent pour justifier leur choix est de dire que les gens ordinaires n’ont rien à craindre tant qu’ils ne font rien de mal. Mais il n’en demeure pas moins que toutes ces mesures violent notre vie privée. Pour revenir à votre question sur les moyens de se protéger, je pense que la seule façon est d’arrêter d’utiliser nos smartphones ou encore d’envoyer des courriels. Mais il faut bien reconnaître que, pour la plupart d’entre nous, il est impossible de vivre déconnecté.

Je suppose que nous sommes trop habitués à obtenir tout, rapidement et facilement, en quelques clics.
H. K. : En effet. Je crois que nous sommes devenus paresseux et que nous rechignons à faire des efforts pour obtenir quelque chose. D’autre part, force est de reconnaître qu’Internet peut également être une source utile d’informations indépendantes. Au Japon, par exemple, la presse a été soumise à une constante attaque de la part des autorités depuis plusieurs années. Il suffit de considérer que le Japon a figuré pendant longtemps parmi les dix premiers pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse dressé par Reporters sans frontières. Cependant, depuis le retour au pouvoir d’Abe Shinzô en décembre 2012, il pointe désormais à la 72e place et il est le moins bien classé des pays du G7. C’est le fruit notamment du recours à l’autocensure de la part des médias traditionnels qui ont ainsi renoncé à leur indépendance. Dans un tel climat, Internet est utile, car il nous permet d’obtenir des informations alternatives dans la presse étrangère, auprès de journalistes indépendants et grâce au journalisme citoyen.

Il faut aussi noter que le Japon n’est pas le seul pays qui connaît ces attaques contre la liberté de la presse. Selon le classement de Reporters sans frontières, par exemple, on remarque aussi que les États-Unis et la Grande-Bretagne ont perdu des places. Il semble que les gens s’habituent peu à peu à l’idée de perdre leur liberté et leur vie privée au nom de la sécurité.
H. K. : C’est vrai que la notion de prévention devient de plus en plus populaire. Cela est particulièrement compréhensible lorsque la vie des gens est menacée. La médecine préventive, par exemple, repose sur des actions anticipées afin de protéger les personnes contre les maladies. Le même principe est maintenant appliqué à la lutte contre le crime, en raison notamment de la récente vague d’attentats terroristes. Cependant, je suis fortement opposé à cette approche pour plusieurs raisons. Tout d’abord, je doute vraiment que des mesures préventives, comme l’envisage la loi anti-conspiration, puissent effectivement arrêter les terroristes, en particulier ceux qui n’ont aucune affiliation avec des groupes terroristes et qui agissent de leur propre chef. La seule chose que ces lois permettent est l’accroissement des pouvoirs discrétionnaires de la police. En outre, lorsque vous regardez la loi anti-conspiration, vous vous rendez compte que très peu des 277 “crimes graves” ont effectivement des liens avec le terrorisme et le crime organisé. Parmi eux, par exemple, figurent les sit-ins pour protester contre la construction d’immeubles d’habitations ou encore le piratage musical. En d’autres termes, le véritable risque est que cette loi puisse être mal utilisée et serve des objectifs politiques, comme la mise sous silence de l’opposition. À l’heure actuelle, par exemple, il existe un fort mouvement civil contre les bases militaires américaines à Okinawa. Du point de vue gouvernemental, cette mobilisation va à l’encontre des relations nippo-américaines. En conséquence, de nombreuses personnes ont déjà dit que tôt ou tard, les manifestants seront ciblés dans le cadre du projet de cette loi anti-conspiration.