Pauvres d’eux

Les 25 années de crise que le Japon a traversées a laissé de profondes blessures qui ont du mal à être guéries.

Tirelires à la sortie de la cantine solidaire Dandan dans lesquelles les enfants (à gauche) et les adultes (à droite) introduisent la pièce pour payer leur repas. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Il y a tout juste 40 ans, le gouvernement japonais avait réalisé un sondage sur la perception que ses administrés avaient de leur vie. 90,5 % des personnes interrogées estimaient alors qu’elles appartenaient à la classe moyenne (chûryû). De cette quasi-unanimité est née l’expression Ichioku sôchûryû que l’on pourrait traduire par “ces quelque 100 millions de membres de la classe moyenne”. Autrement dit, malgré l’existence de disparités sociales – car il existait bien sûr des riches et des pauvres –, les Japonais avaient l’impression de vivre dans un pays où la pauvreté n’était pas un état permanent puisque la société offrait suffisamment de perspectives pour qu’un jour les moins favorisés puissent sortir de leur condition. Le fonctionnement de la société était tel qu’il avait tendance à gommer les inégalités. Dans les entreprises, notamment les plus grandes d’entre elles, l’emploi à vie et le salaire à l’ancienneté assuraient à leur manière le rôle d’ascenseur social. Il n’y avait donc presque aucune raison de ne pas être optimiste et de considérer son voisin comme son égal. Certes, il y avait bien quelques points noirs comme le célèbre quartier de San’ya à Tôkyô où se concentraient le sous-prolétariat urbain. Mais à cette époque, alors que la très grande majorité de la population se sentait appartenir à la classe moyenne, il était assez facile de fermer les yeux sur cet endroit qui accueillait jusqu’à 20 000 journaliers.
Quarante ans plus tard, une autre expression a vu le jour. Elle n’a pas encore la même notoriété que celle de 1977, mais elle pourrait connaître une certaine longévité si la situation se prolonge. Elle a été utilisée par Amamiya Karin (voir pp. 7-8), ancienne chanteuse punk devenue militante sociale, pour le titre de son livre sorti début 2017 : Ichioku sôhinkon jidai. Traduit littéralement, “l’ère des quelque 100 millions de pauvres” fait évidemment écho aux “quelque 100 millions de membres de la classe moyenne” des années 1970 et illustre bien le changement d’état d’esprit dans le pays. Fini le temps où l’optimisme prévalait, place au pessimisme. La crise qui a suivi l’éclatement de la bulle économique à la fin des années 1980 n’est bien sûr pas étrangère à cette évolution. L’effondrement du système de gestion à la japonaise a favorisé l’émergence d’une société où la précarité gagne du terrain. Selon le ministère des Affaires générales, entre 2007 et 2016, le nombre de contrats précaires a augmenté de 2,8 millions tandis qu’au cours de la même période, ce sont 850 000 CDI qui ont été supprimés. Au-delà du sentiment d’insécurité que ces chiffres peuvent procurer, il y a une réalité économique et sociale qui l’accompagne. Il y a une nette augmentation de la pauvreté dans l’archipel dont on ne parvient pas à saisir précisément l’ampleur. Elle est bien présente et pèse quoi qu’on en dise sur le pays. Les mesures de relance économique prises par le gouvernement Abe depuis 2012 ont certes permis d’améliorer la croissance, mais celle-ci ne semble pas profiter à la population qui reste en marge et participe peu comme le montre l’impossible objectif de 2 % d’inflation voulu par la Banque du Japon, mais que l’institution repousse année après année. Car l’idée de vivre dans une société précarisée et appauvrie pousse les Japonais à se sentir exclus. Il reste beaucoup à faire pour recréer les conditions d’un pays où l’écrasante majorité de sa population pourra rêver à des lendemains qui chantent.

Odaira Namihei