Rencontre : Une affaire de sensibilité

Une partie des œuvres que Miyako Slocombe a traduites notamment pour Le Lézard noir./ Célia Bonnin pour Zoom Japon

Vous faites partie de ces traducteurs qui possèdent par leur histoire personnelle et familiale la double culture française et japonaise, ce qui est toujours un mystère pour ceux qui ne l’ont pas.
M. S. : En effet, j’ai bénéficié d’une double culture mais ma langue maternelle est le français. Pourtant, même si je suis née et j’ai grandi en France, la première langue que j’ai parlée est le japonais, et quand je suis arrivée à la maternelle je ne parlais pas un mot de français. Mais peu à peu, ayant suivi une scolarité française ordinaire, la langue française a pris le dessus. J’ai continué de parler japonais à la maison, mon père maîtrisant le japonais lui aussi. Aujourd’hui il m’arrive parfois de pouvoir exprimer une idée plus facilement en japonais, même si à l’écrit c’est définitivement en français que je me sens le plus à l’aise. Je rêve dans les deux langues. J’éprouve beaucoup d’attachement pour les deux, peut-être pour des raisons différentes : je trouve que le français est beau, tandis que le japonais est émouvant. Grammaticalement, j’ai la sensation que le français a quelque chose de rigoureux, sans concession, tandis que le japonais se permet plus de libertés. En revanche, quand je cherche à transmettre une idée, je trouve le français plus direct que le japonais, qui est plus codifié, rigide.

Qu’est-ce qu’un manga difficile à traduire ?
M. S. : Un manga peut être difficile à traduire pour diverses raisons. Bien sûr, il y a les mangas denses, je pense par exemple au Pavillon des hommes, où les bulles sont énormes, avec de nombreuses références à l’histoire du Japon, qui nécessitent des recherches. Il y a aussi les mangas avec beaucoup de références à la culture populaire japonaise. La Cantine de minuit de Abe Yarô (éd. Le Lézard noir) en fait partie : il y a souvent des références à des célébrités locales, ou des phénomènes de mode, et beaucoup de jeux de mots autour des plats. Normalement, j’évite au maximum les notes en bas de page, mais quand toute l’histoire tourne autour d’un plat et qu’en plus, celui-ci est dessiné, il faut que je trouve l’équivalent du jeu de mot en français tout en conservant un rapport avec ce plat, ce qui n’est pas évident. Une fois, j’ai essayé de remplacer le condiment gomashio, qui signifie “sésame et sel”, par “poivre et sel”, car il était question d’un homme grisonnant, mais cela gênait l’éditeur de changer la nature du condiment, donc on a remplacé par “arôme sésame noir et sel”.
Autre difficulté, le dialecte. J’y suis confrontée en ce moment avec Moving Forward de Nanaji Nagamu (éd. Akata). La jeune héroïne, originaire de Kôbe, parle un dialecte très marqué, qui évoque presque une dissonance, une disharmonie, qu’il était essentiel de conserver dans la traduction, mais le dosage est difficile. J’ai donc travaillé le rythme, pour obtenir quelque chose qui sonne différemment du langage ordinaire. J’ai également travaillé le champ lexical, avec des mots du registre familier en décalage avec le langage “jeune” d’aujourd’hui, comme “andouille” ou “zarbi”. Par contre, j’ai un peu lissé les parties narratives pour ne pas en faire trop. C’est difficile, mais l’auteur s’est fait relire par une personne originaire de la région, et du coup ça donne envie de se creuser la tête pour honorer le texte original. Mais les mangas les plus difficiles à traduire, ce sont les mangas mal écrits. Il s’agit souvent de maladresses, de constructions bancales, ou un problème de platitude, et dans ce cas je ne peux pas traduire tel quel, je dois essayer d’apporter de la dynamique. Il arrive aussi que le scénario ne tienne pas bien la route. À ce stade, je commence à en vouloir au texte et à l’œuvre, le travail devient pénible et je dois éviter que cela transparaisse dans la traduction.