Patrimoine : Le bon goût de la tradition

Pour les Iida, il n’était pas question de laisser la maison dépérir. / Sébastien Lebègue pour Zoom Japon

Iida Keiichi est très fier d’avoir mené ce projet à terme. Il n’a rien laissé au hasard. Pour les matériaux, il a cherché à faire travailler des artisans locaux, à reproduire des savoir-faire traditionnels pour que naturellement, la maison puisse reprendre son allure d’antan. “J’ai simplement ajouté un peu de confort avec une jolie salle de bains et des sanitaires modernes.” A l’extérieur, un petit jardin, un pont et un petit étang avec des carpes accueillent les visiteurs. La maison est unique, magnifique. On s’y sent bien. L’épouse d’Iida Keiichi, enceinte d’un petit garçon apprécie les lieux. Tout comme leur petite fille de 2 ans, Kurumi, qui aime pouvoir courir à sa guise et profiter du jardin japonais. “Cette maison, on ne vit pas dedans tous les trois. Je pense que l’on s’y sentirait terriblement seuls, elle est bien trop grande, rit-il. Mais nous y organisons de grandes fêtes de familles, des anniversaires, le Nouvel An. Il y a suffisamment de place pour y accueillir une trentaine ou une quarantaine de personnes et on adore ça.” Leur logement, beaucoup plus modeste, jouxte ladite maison seigneuriale. Pour garantir une rentrée financière, “on la transforme aussi en minpaku [location meublée] pour des fêtes, des mariages. A ma connaissance, c’est la seule maison de ce style dans la préfecture de Tôkyô. Nous en sommes fiers.” Iida-san pense alors soudainement à toutes ces maisons laissées à l’abandon au Japon. “Cela me fend le cœur. J’imagine qu’une grande partie de ces maisons recèlent des secrets et mériteraient que l’on s’intéresse à leurs histoires pour leur donner une seconde vie.”
Trop coûteuses à entretenir, à rénover, le nombre de maisons vacantes voire abandonnées a atteint des sommets ces dernières années. Depuis 2015, on en dénombre 8,2 millions à l’échelle du pays. A ce rythme, “d’ici à 2033, près de 30 % des maisons seront vacantes au Japon”, estime Yoneyama Hidetaka, chercheur à l’Institut Fujitsu. Les raisons de cette situation sont multiples : dépopulation des provinces où le problème est le plus important, pic de la baisse du nombre de ménages prévu pour 2019, question de succession chez les baby-boomers ou encore cette volonté qui pousse à vouloir investir dans du neuf plutôt que dans le marché immobilier ancien. Si la proportion de maisons vacantes est fortement représentée dans les régions rurales de l’archipel, les villes sont aussi de plus en plus concernées. Et Tokyo n’y échappe pas. “Les 23 arrondissements de la capitale comptent 11,2 % de maisons vacantes depuis 2013, un record !” précise Yoneyama Hidetaka. “Les maisons de bois qui n’intéressent plus personne sont plus concentrées à l’intérieur de la Yamanote. Lorsque les propriétaires décèdent, les maisons se retrouvent vides et c’est fini : les maisons restent ainsi indéfiniment. Lorsqu’on achète, on préfère investir dans du neuf, du moderne qui sera mieux isolé, plus résistant aux séismes. Etrangement, le taux de maisons vacantes est même faible hors des 23 arrondissements, puisqu’il ne dépasse pas les 10,9 %.”
Si la famille Iida ne vit qu’à 20 minutes de train de la bouillonnante gare de Shibuya, elle vit dans un havre de paix total. “Aujourd’hui, il y a le train, des logements poussent tout autour, des écoles, toutes sortes de bâtiments. A l’époque de mon père, il y a encore 60 ans, il n’y avait pas tant de constructions. Simplement une colline et la maison de ma famille au-dessus”, raconte l’architecte. Dans les années 1950, la famille Iida vivait de la terre. Elle faisait pousser des légumes et des fruits, essentiellement des kakis que l’on trouve en abondance dans le coin. Il reste d’ailleurs quelques arbres dans le jardin de la fameuse maison. “On en ramasse des seaux entiers à la saison.” S’il se déplace souvent à Roppongi, pour le travail, Iida-san n’a qu’une envie le soir venu : retrouver ses quartiers dans son coin paisible. Dans son cœur, il appartient à la partie “inaka” du Japon, la campagne. Il n’aime pas particulièrement les espaces trop urbains ou citadins. “Pour le travail, je suis obligé de me rendre dans les quartiers très animés de la ville, je n’ai pas le choix. Mais à la fin de la journée, j’étouffe. Il y a trop de monde, trop de bruits. Ce n’est pas ce que je cherche pour moi et mes enfants.”